dimanche 19 octobre 2014

Simetierre (1989) Mary Lambert : Famille (Dé)Composée


Tout doucement, mais sûrement, Stephen King était devenu au cours des années 80, une licence, une marque déposée juteuse, et de plus en plus insatiable. Avant que les choses ne dérapent et que le cinéma d'horreur connaisse une première mort au cours des 90's, Misery et Simetierre frappaient fort en s'attaquant à des morceaux de choix, pas seulement pour leur noirceur, mais aussi dans les liens étroits qu'ils entretiennent avec leur créateur.


Jugé trop méchant, trop dépressif et trop éprouvant par son auteur, Simetierre n'est définitivement pas l'oeuvre favorite de King, dont l'histoire s'avère être partiellement autobiographique (jusqu'à l'intervention des morts-vivants bien sûr). Ressorti du placard par son auteur pour régler un litige avec un éditeur, Simetierre fera parti des rares livres de l'écrivain a ne pas avoir bougé (ou si peu) une fois adapté sur grand écran.

L'éviction de Savini et Romero a débouché sur le choix, incroyablement risqué, de la clippeuse Mary Lambert, dont les croix enflammées de Like a prayer avaient marqué les esprits. Paradoxalement, Simetierre est au contraire une œuvre dépouillée, presque plate, quasi-impersonnelle. À tel point qu'on soupçonne King d'avoir pris le contrôle de l'entreprise, l'escalade de Lambert dans le cinéma Z ne faisant que confirmer cette vision des choses...


Loin de la figure lambda du zombie, déjà bien bien escamotée dans les 80's, Simetierre revient au source du malaise et de la terreur morbide : rarement dans un film d'horreur, on avait approché de manière si frontale la question du deuil, qui frappe ici une famille tranquille venue s'installer près d'une terrible autoroute. Toute la problématique de la mort se canalise par le personnage d'Ellie, la petite de la famille (qui semble d'ailleurs dotée du shining, puisqu'elle entrevoit ce qu'elle ne peut voir dans ses rêves) qui tente de comprendre ce qu'est la mort, réveillant les démons d'une mère qui n'a pas essuyé un traumatisme d'enfance (matérialisé dans des scènes de cauchemars qui vous laissent blanc comme un linge). Pourquoi meurt-on ? Où va t-on ? Et surtout : peut-on revenir ?

De son côté, le père fait la connaissance d'un brave papy qui va lui révéler la nature magique et terrifiante d'un ancien cimetière indien, qui se cache derrière un cimetière d'animaux inoffensif, le fameux "pet sematary". Là bas, plus loin que la forêt hantée où on entend hurler les oiseaux (et sans doute autre chose), des terres acides ressuscitent les morts qu'on leur offre en pâture. Mauvais plan.


Spectres grimaçants, éclairs de gore cradingue (la scène finale, se permettant d'aller plus loin que celle du roman, semble échappée d'un film de Lucio Fulci), décors faussement tranquille, presque froids comme la mort, escalade irréversible vers la folie, poupon sanglant : Simetierre n’épargne aucun personnage, s'enfonçant dans les eaux boueuses du désespoir avec une fermeté encore impressionnante. Tellement, qu'il fait parti de ces films d'horreur qu'on revoit rarement par plaisir, mais plutôt avec une vraie boule dans la gorge, loin de la décontraction affichée par le célèbre tube des Ramones. Le décalage, lorsque la chanson surgit au générique de fin, n'en est que meilleur : on se soulage comme on peut après tant d'effroi.




LE BONUS : 


* Simetierre 2 (1992) Mary Lambert : Les années 90 commencent et le label S.King frappe des œuvres de plus en plus éloignées de sa plume...et plus proches des tiroirs-caisses. Malgré le refus de l'écrivain et du producteur Richard P.Rubinstein de récidiver, Lambert signe tout de même cette œuvre de commande ne tissant qu'un lien assez vague avec le premier opus. À quelques encablures de la maison des Creed, les héros tragiques de l'opus précédent, Jeff (un Edward Furlong tout juste sorti d'une suite plus glorieuse, en l'occurence celle de Terminator) et son père tentent de faire leur deuil (la mère, une actrice de film d'horreur, a fini grillé sur le plateau d'une série Z). 
Bien entendu, le cimetière indien revient foutre le boxon, avec cette fois un chien à la place du chat vedette, et des conséquences toutes aussi dramatiques, mais (beaucoup) moins poignantes. On y retrouve la Mary Lambert issue du vidéo-clip, avec une très belle photo et une atmosphère automnale esthétisante à souhait, mais aussi des choix plus discutables, faisant de ce Simetierre 2 une série b n'évitant ni le ridicule (le numéro de Clancy Brown en zombie rigolard) ni les facilités (une intrigue téléphonée qui ne lésine pas sur le grand guignol). Cette séquelle préserve toutefois un goût appuyé pour la cruauté (on y entrevoit du sexe nécrophile, on tue des lapins, des chatons, une famille et un gosse se fait broyer le visage par la roue d'une moto !) qui parachève son statut de divertissement un peu idiot, un peu méchant, mais somme tout regardable.

mercredi 8 octobre 2014

La Punition (1973) Pierre-Alain Jolivet - The Image (1976) Radley Metzger : Le Corps & le Fouet



"Et je ne me sentais que plus belle, désirable et amoureuse ces fers ainsi passés à mes poignets, le fouet claquant mes reins."

Libération sexuelle ou pas, le SM n'a sans doute jamais été aussi à la mode au cinéma que dans les 70's, avec l'explosion de la sexploitation, du porno et du Pinku au Japon. Entre la strangulation érotique de L'empire des sens, l'exploration quasi-documentaire du milieu dans Maîtresse, les nombreuses adaptations de Sade, les jolies plantes ligotées de Robbe-Grillet, les amours bizarres de Portier de Nuit ou de Liza, Marlon Brando se mettant au bondage dans Le corrupteur...le choix est vaste, et il y a de quoi ridiculiser toute une génération de Fifty Shades of Grey.

Adaptation opportuniste et vaine, Histoire d'O ne redorait pas vraiment le blason du genre, éclipsant au passage quelques oeuvres bien plus avisées sur le sujet. Un an auparavant, The image frappait bien plus fort et donnait l'occasion à Radley Metzger, un spécialiste de la sexploitation qui s'était déjà penché (gentiment) sur le sujet avec Camille 2000, de passer à la vitesse supérieur avec un sujet plus piquant, en adaptant un roman de Catherine Robbe-Grillet, femme d'Alain et prêtresse SM littéraire (et pas que).


Pendant près d'une demi-heure, The image a la saveur surannée mais un peu ringarde des ero-soft de son époque, partagé entre son décor de carte postal (ici Paris) et sa mise en scène démago (la voix off du héros, insupportable, raconte tout ce qui se passe à l'écran). On y suit un séducteur du dimanche entraîné par une ancienne maîtresse et son esclave, une jolie mannequin qui doit se plier à toute les volontés de la vilaine bourgeoise sadique. Ce qui le distingue déjà d'une majeure partie des films coquins, c'est l'utilisation du 35 mm, qui nous fait vite oublier qu'il s'agit d'un simple film hard. Une classe qui s'explique aussi par la présence de Robert Lefebvre, un des plus importants chef-op français ayant planché, entre autres, sur Casque d'or.

À Metzger de nous prendre presque par surprise, le temps d'une séquence suffisant à renverser la vapeur, à savoir une scène de triolisme sado-maso brûlante comme l'enfer. Une sorte de pivotement où les héros décident enfin d'aller plus loin que les petits humiliations de rigueur. Un grand moment, si incendiaire que le film ne s'en relève pas toujours. Mais il y a du souffre et de l'élégance dans cet objet chic et choc qui claque comme un fouet.


Encore antérieur, La punition cherche moins à se consacrer en objet excitant et masturbatoire, voguant vers un récit plus glauque et brutal. Empressé, bizarroïde, quasiment psychédélique, le film du mystérieux Pierre Alain Jolivet se balance entre plusieurs temporalités : la fuite d'un couple d'un côté, et ce qui les a amené à prendre la poudre d'escampette de l'autre.

Plantureuse, un peu maussade, Britt est prostituée par un trio infernal, dont son amant est l'investigateur. Mais décevant un client récalcitrant qui demande qu'elle soit « dressée », la jeune femme est emprisonnée dans une maison de campagne isolée, couverte de feuilles mortes et hantée par des hurlements incessants. Là, elle devra recevoir ses nombreux clients et satisfaire leurs demandes...

La punition n'est donc pas ce qu'on pourrait qualifier de "film de charme", tant le ton est triste, violent et surréaliste, avec ses soirées mondaines filmées comme un cauchemar, son héroïne martyr et son climat à la limite du fantastique. Jolivet fignole un objet bizarre, d'où surgisse des plans superbes, des moments d'hystérie secouants (une scène de viol au milieu d'une fête) mais surtout une mélancolie qui suinte de partout, de la musique (hallucinante) de Bookie Binkley au regard perdu de Karin Schubert. 
La manière dont cette ex-starlette des seventies s'offre à l'écran est sans doute ce qu'il y a de plus bouleversant à l'écran : dans ses sanglots, qu'on jurerait authentique, on aperçoit déjà la descente aux enfers que l'actrice vivra quelques années plus tard pour sauver son fils toxicomane, avec une escalade dans le porno qui froissera à jamais son corps et son âme. C'est dire si cette "punition" va au delà de la simple curiosité déviante, pour se changer presque en lettre de désespoir.

jeudi 2 octobre 2014

Cin'Express #13 - Septembre 2014

* Métamorphoses, de Christophe Honoré : Compilant tous les tics insupportables du cinéma bobo à la française, Honoré part prendre l'air avec un ovni sorti de nulle part, peuplé d'inconnus péché dans les rues et ailleurs. Dans la France contemporaine, entre la campagne profonde et les cités, les héros de la mythologie grecque reprennent forme ((Pan, naturiste en basket, Narcisse sur son skate, Tiresia médecin...) et content des histoires qui en cachent d'autres. Une célébration de la nature et de la chair qui évoque indubitablement le Pasolini de La Trilogie de la vie, dans une drôle de valse de corps, de mots et de transformations. L'intention est là, les images sont superbes, mais la direction d'acteur, catastrophique, achève surtout de faire de ces Métamorphoses un livre d'images maladroit, prétentieux et souvent embarrassant. Pas de hasard, le plus beau segment (la course de Ganymède) est le seul où les acteurs se taisent enfin.

* L'institutrice, de Nadav Lapid : Dans des transes enfantines, un gamin de cinq ans déclame d'étranges poésies, flottantes et mystérieuses, dans la cour de récré. Sa maîtresse y voit un rayon de lumière, un miracle qu'elle tente d'arracher à un monde opportuniste qui n'éprouve plus de besoin de poésie. Pas tendre avec la société qu'il décrit, Lapid filme si proche des corps qu'il ne peut s'empêcher de faire de la caméra un personnage à part entière (avec des plans aussi brutaux qu'étourdissants), et de tout diluer dans le regard de son incroyable interprète principale. Plus que cet enfant prodigue, c'est cette institutrice qui irradie tout, retrouvant l’énergie, la féminité et l'étrangeté du monde qu'elle pensait perdu. Face au triomphe de la laideur (jusque dans les dernières images, baignant dans de l'eurodance de circonstance, qui laissent planer le doute), tenter de préserver ce que la société ignore : l'inexplicable, l'indicible, le beau.

* Délivre nous du mal, de Scott Derrickson : Le cinéma d'horreur va mal, et ce n'est pas cette année que les choses se sont arrangées. Après un Sinister plutôt surprenant, ce brave Scott Derrickson revient à la bondieuserie horrifique, lui qui avait débuté avec le très catho L'exorcisme d'Emily Rose. Après le film de procès dans le cas précédent, c'est le polar qui se voit invité à flirter avec le film de possession : mais après une première partie qui ressasse les rares tentatives du genre (Le témoin du mal et La fin des temps : autant dire que ça remonte) tout en pompant ce qu'il peut à Seven (décors mal éclairés, murs suintants, cadavres en putréfaction...), la dégringolade n'attend pas. Le charisme du duo vedette (Eric Bana et Edgar Ramirez) et l'utilisation inattendue de The Doors (= portes de l'enfer, mais bien sûr) n'empêche pas Derrickson de patauger dans les poncifs les plus affolants. Entre ses effets de trouilles à deux sous et sa morale de catéchisme (flic athée à qui on l'a raconte pas, le personnage principal retrouvera bien sûr le chemin de la messe), on souffre.

* Pride, de Matthew Warchus : Face à un cinéma français (actuel) riche mais problématique dans son traitement de l'homosexualité, Pride opte pour pour la parade enthousiaste, la page historique et la malice tolérante. Sur un schéma qui évoque les déjà lointains Full Monty et Les virtuoses, cette rencontre entre miniers du pays de Galles et citadins LGBT durant les années Tchatcher sonne comme un doux mot d'amour et une longue récréation qui ne laisse rien au hasard. Il y a cette équilibre parfait entre une bonne humeur galopante (Dominic West se déchaînant sur Shame Shame Shame, Imelda Staunton un godemiché à la main), l'émotion soudaine (l'homophobie latente, l'apparition du Sida...) et une tendresse contagieuse et bienfaisante. Un vrai remède miracle.

vendredi 26 septembre 2014

Saint-Laurent (2014) Bertrand Bonello : Le beau monstre

- J'ai crée un monstre, maintenant je dois vivre avec...
- Un beau monstre !

Même au cinéma, la mode attire la convoitise, et certains iraient jusqu'à parler de contrefaçons. Ainsi la rivalité de ses deux YSL rappellent étrangement celles qui liaient Coco avant Chanel et Coco Chanel & Igor Stravinski, deux films qui abordaient le mythe Coco sous un angle radicalement différent. Point de contrefaçons, de remake, de succédanés : deux dimensions différentes s'opposent à nouveau.
Oeuvre rigoureuse, officielle, labellisé, le YSL de Jalil Lespert était, il faut l'avouer, un bon biopic qui, malgré une surveillance rapprochée, n'occultait pas les zones les plus sombres du mythe Saint-Laurent : les tromperies, les excès, la maladie mentale, les rapports violents...Lespert échappait sans doute à quelque chose de trop beau, trop amidonné, mais prenait moins de risque dans la forme. On savait que de ce côté, c'est Bonello qui s'y retrouverait.


Si l'organisation des choses fera hélas passer Saint-Laurent pour le "film arrivé après", c'est pourtant Bonello et son équipe qui avaient déjà mordu dedans. Sans doute froissé de ne pas être le premier sur la ligne, Bergé fera évidemment tout pour que le film soit maudit, faisant tourner investisseurs et intéressés dans sa direction. Malgré les mésaventures avec Lespert et Bergé, les coupes de budget et le découragement généralisé, Bonello ira tout de même au bout de son projet, qui n'occupe que la période charnière et brûlante de YSL, entre 67 et 77.

Dans une chambre d’hôtel obscure, un YSL fantomatique et gracile déploie ses cicatrices au téléphone : on sait dès les premières minutes que Bonello va piocher dans l'étrange beauté et la fragilité du personnage. La France, tout comme l'atelier de YSL est en plein bouleversement : dans un somptueux split-screen, Mai 68 et la guerre d’Algérie se bousculent aux côtés des créations rutilantes de l'artiste.


Les Seventies arrivent, pleine de folies et d'horreurs sublimes. C'est la révolution, la sève créatrice qui coule à flot. Dans ce fracas, on croise, on devine, on évoque Andy Warhol, Helmut Newton, Marguerite Duras, les Velvet Underground ou Klaus Nomi. 
On se noie dans le Disco et la Soul, on aime et on abuse. Tout est à faire et à défaire. Bonello veut savoir ce qui se passe, non pas dans le binôme Laurent/Bergé, mais ce qui se déroule dans la tête de l'artiste, et tout autour. L'apparition des égéries, les bouleversements, les orgies, la création dans la souffrance, monter et descendre.


Si on lui avait déceler un petit côté à la Malcom Mcdowell dans le pas si mauvais Hannibal Rising, Gaspard Ulliel s'était volatilisé, belle gueule dont on avait oublié le côté vénéneux (effleuré aussi chez Techiné dans Les égarés). Bonello le retransforme et en fait un nouvel homme, un YSL encore plus flamboyant, puissant et queer que chez Lespert, Dandy absolu aux portes de la folie. Berger intéresse moins le réalisateur de L'apollonide et cela se sent : face au créateur torturé, le businessman, l'homme cintré et observateur est écrasé, et Jérémie Renier avec.

Ce que capte Bonnello c'est le chaos, ce qui s'éteint et va se rallumer. En artiste décadent, YSL se perdra et vacillera au contact du gigolo Jacques de Bascher, dans un labyrinthe de corps et de paradis artificiels. Aérien et fiévreux, Bonello reste fidèle à une imagerie décadente, au style résolument racé : le surgissement de Betty Catroux, blonde géante, sur fond de I Put a spell on you , le coup de foudre Bascher/Laurent, ping pong amoureux qui traverse les corps de la fête, ou l'explosion finale du défilé 77, où l'écran se morcelle comme une toile de Mondrian.


Au delà de nombreux caméos ou apparitions succulentes (Valeria Bruni-Tedeschi, Brady Corbett, Valerie Donzelli, Kate Moran, Ernst Humhauer...), il y en a deux qui synthétisent un point essentiel du film : Dominique Sanda (dans le rôle de la mère) et Helmut Berger (dans le rôle de YSL âgé, les yeux humides devant sa propre image dans Les Damnés), deux figures mémorables du cinéma d'auteur des 70's renvoyant à Bertolucci et Visconti. Ce cinéma européen libre, étrange, qui mêlait la beauté et le souffre, maintenant lointain, que Bonello rejoint et réapprend à investir.

Oui Yves Saint-Laurent était un bon biopic. Mais Saint-Laurent lui, est une œuvre d'art totale.