mardi 16 septembre 2014

[L'heure du bilan] L'Étrange Festival, Vingtième Édition


C'est durant ce joli mois de Septembre que L'étrange festival, partenaire du cinéma tant prisé ici (et en somme fou, gore, bizarre, poétique, coup de poing, bis, incontrôlable...) fêtait son vingtième anniversaire. Une bonne raison donc de s'y rendre cette année, pour partir en quête de films obscurs, de (re)découvertes et de futurs films cultes.


* It Follows, de David Robert Mitchell : Son buzz au festival de Cannes n'avait rien d'anodin : It Follows est sans doute le film fantastique le plus renversant qu'on ai vu depuis Morse. Teen-Movie sensible saccagé par un mal étrange (en l’occurrence une malédiction sexuellement transmissible !), sans cesse hanté par les spectres de John Carpenter et de Charles Burns, c'était sans aucun doute la révélation du festival. On ne laissera pas passer sa sortie française.

* Open Windows, de Nacho Vigalondo : Entre found footage d'un nouveau genre, techno-thriller et faux giallo, Vigalondo tisse sa toile de petit malin dans cette série b au concept high-tech : tout l'action se déroule sur l'écran d'un ordinateur ! Mésaventure improbable et réjouissante du fan d'une starlette incarnée par la porn star Sasha Grey (qui, on vous le donne en mille, ne restera pas habillée très longtemps) piégé par un hacker sadique, tout se projette à travers webcam, écran de streaming, caméra espion et autres objets piratés. Vigalondo, très motivé, ne sait plus s'arrêter, enchaînant les rebondissement jusqu'au ridicule : mais son traitement du voyeurisme 2.0 et du hacking résonne étrangement en ses temps de stars "leakées" dans leur intimité.

* These final hours, de Zack Hildich : Il ne reste que quelques heures avant que le monde ne soit cramé, définitivement et totalement. Quelques heures pour un pauvre quidam, qui devra choisir entre jouer le bon samaritain avec une gamine, l'amant romantique avec sa maîtresse ou le jouisseur impudent dans une orgie. Dans les rues, tout le monde réagit à sa manière, mais souvent dans le chaos le plus total. D'une idée de départ alléchante, These Final Hours se disloque très vite, alourdie par une réalisation ultra racoleuse et des figures souvent caricaturales (une sous Cameron Diaz hystérique, une galerie de psychopathes débiles...). Mieux vaut revoir Appel d'Urgence, auquel il essaye de succéder désespérément.

* White Dog, de Kornel Mundruczo : Justement récompensé dans la section Un certain regard, White God trouve le parfait chemin entre cinéma d'auteur rigoureux et œuvre spectaculaire et accessible. Pour cela, il porte un regard universel (et même intemporel) sur les rapports entre l'homme et le chien, sacré meilleur ami de l'homme, et pourtant tout autant victime. À la fois versant un peu « rough » de Beethoven (si si!) et continuation thématique de White Dog (le detournement du titre n'est pas un hasard), le film de Mundruczo passe d'un drame à hauteur d'homme et d'animal à une fable violente et vengeresse où toute une meute se retourne contre une ville entière ! Sans aucun doute le film le bouleversant du festival, et le plus surprenant. Prévu dans les starting blocks en Décembre, on en reparlera évidemment plus en détails.

* The Canal, de Ivan Cavanagh : Présenté comme un des bijoux made in Ireland du festival, The Canal scandalise plus qu'il ne réjouit. Sur des bases déjà fragiles évoquant un certain Berbarian Sound Studio (un père de famille découvre que sa maison est hantée après la découverte d'une vidéo morbide), cette ghost-story à l'ancienne tombe dans tous les pièges modernes du genre, en recrachant des scènes entières empruntées ci et là : Ring, Les innocents, Silent Hill, Amityville la maison du diable, Paranormal Activity... Derrière une cascade de poncifs (veuf dépressif, gamin pas si innocent, jumpscares boiteux, fantômes jouant à cache cache sur des vidéos, policier cynique...), The canal s'enterre lentement mais sûrement, laissant aux oubliettes ses rares qualités (esthétique soignée, utilisation d'une caméra primitive pour certaines séquences...). Triste.


* New-York City Inferno (1978), de Jacques Scandelari : Sélectionné par les soins de Jacques Audiard au détour de sa carte blanche, ce porno gay du mystérieux Jacques Scandelari (à qui on doit aussi un Sade 69 ringard et spectaculaire) ferait passer Cruising pour du petit lait (et on se demande si Friedkin ne s'en est pas inspiré). Un français part à NY à l'assaut du quartier gay dans l'espoir de retrouver son amant, là quelque part, au milieu d'une tripotée de silhouettes avides. À la lisière du documentaire (en particulier lors des scènes orgiaques), Scandelari filme avec passion et sans dégoût une époque décadente et révolue, celle du Village période pré-Sida, où le plaisir guettait à tous les coins de rue, où tout était possible. Un tourbillon de plaisir plus riche que son récit prétexte semble être, jamais redondant, toujours passionnant, jusque dans sa plongée finale dans un pandémonium SM. Dans ces bas-fonds, on ne sait plus où est le paradis, et où est l'enfer.  

* Alleluia, de Fabrice Du Welz : Critique ICI

* Killers, des Mo Brothers : Ayant réussi à s'imposer jusque là par la force (leurs segments pour VHS 2 et ABC's of Death étaient absolument démentiels), les Mo Brothers s'attaquent à une fresque meurtrière de 2h10, tournée entre le Japon et l'Indonésie. À coups de videos snuffs tournées par leur soin, un Patrick Bateman nippon et un vengeur amateur de Jakarta se découvrent et s'affrontent sur le net, jusqu'à voir leur vie s’effondrer dans le chaos. Racoleur mais rarement choquant, ambitieux mais maladroit, et surtout bien trop long, Killers se mélange assez vite les pinceaux jusqu'à imiter les tics du thriller coréen : cruauté sidérante (et parfois gratuite), musique classique, personnages allumés, élégance et horreur...mais ne vaut-il pas mieux revoir les modèles ?

* The tribe, de Myroslav Slaboshpytskiy : Petite sensation au dernier festival de Cannes, The Tribe ne pardonne pas, et ne cherche pas à se faire aimer, ou si peu. Dans un silence hypnotique, un adolescent intègre une école de sourds et muets où les plus âgés règnent à coups de poing, de racket et de réseaux louches. Sans aucun sous-titrage, sans musique, brutal et désespérément contemplatif (plan-séquences soigneux et en temps réel) : on peut dire que l'objectif, assommer et bousculer, est réussi. Mais si ses images marquent (un 69 inattendu, une scène d'avortement insoutenable, une conclusion implacable...), la proportion de l'auteur a étiré exagérément son œuvre tape souvent sur les nerfs, sans compter l'inspiration parfois envahissante d'Alan Clarke et de son terrible Scum. Malgré l’esbroufe, malgré la rage muette, il n'arrive pas à la cheville de son modèle.

* Horsehead, de Romain Basset : Projet à la gestation plus que difficile, ce Horsehead, anciennement Fièvre, est l'aboutissement d'un passionné bien de chez nous, qui renoue ici avec un cinéma horrifique à l'ancienne. Et comme toujours, les citations (bien intégrées) et les intentions, sont louables jusqu'à bout : une étudiante s'empêtre ici dans un trip onirique, partant à la recherche de son passé familial dans des rêves conscients qui vont, petit à petit, la perdre. Sorte de Compagnie des loups façon Jean Rollin (ambiance du terroir, crucifiée topless, saphisme discret, climat surréaliste renvoyant à la peinture décadente et baroque...), Horsehead bénéficie d'un casting anglophone solide (Catriona McColl, magnétique, face à Murray Head !) mais voit son implication émotionnelle s'effondrer scènes après scènes. Pas détestable donc, mais loupé.

* The World of Kanako, de Tetsuya Nakashima : Derrière la neige, derrière les sourires, derrière les lumières de la ville, des mots se perdent dans le bruit. Un mot d'amour, un cri de haine. Puis du sang, beaucoup. Autant dire que les premières images de World of Kanako calment bien, invitant le spectaculaire à un puzzle éclatant et barré, qui se passera de limites. Variation nippone de Hardcore  (un ancien flic part à la recherche de sa fille, bien évidemment dissimulée derrière des secrets inavouables), ce gros succès nippon impressionne d'abord par son montage percutant avant de s'enfoncer dans une complaisance de plus en plus irritante. Noyé dans le cœur noir du Japon (lolita perverse, viols d'adolescents, tortures, drogues...), le héros est une épave passant le métrage à tabasser et à violer des femmes, que le réalisateur traite soit comme une ordure à la Bukowski soit comme un héros tarantinesque ; ce qui est de tout de suite plus discutable. Allant nager dans les eaux troubles de Sono Sion (déglingage de la société japonaise, goût du sacré et du gore) et de Park Chan-Wook (tourbillon de vengeance sordide, personnages immondes), Nakashima ne trouve pas d'équilibre dans l’excès de son jouet, interminable qui est plus est.

* A Girl walks home alone at night, de Ana Lily Armipour : On croyait avoir assez soupé des suceurs de sang : après l'incroyablement pédant Only lovers left alive, le cas semblait même irréparable. Fort d'un statut singulier (une réalisatrice iranienne et une production assurée par Elijah Wood), A Girl walks pourrait s'apparenter d'abord à un gentil film arty, un peu bizarre, un peu gauche, un peu ailleurs. Loin de l'exercice de style redouté, cette romance nocturne au charme déroutant (ville fantôme et vampire en burqa) joue la carte de l'insolite, plutôt que du racolage et de la niaiserie. Il y a une âme pop (une scène de coup de foudre sur fond de White Lies à se rouler par terre de bonheur), une densité expressionniste (empruntant autant au cinéma muet qu'à la bande dessinée) et une extase électrique qu'on a pas vu venir. Et c'est beau, très beau.

* Cub, de Jonas Govaerts : Petite bombe belge qu'on attendait pas, Cub (ou Welp) creuse le sillon de ces œuvres référentielles, qui tentent tant bien que mal de faire du neuf avec du vieux. Sauf qu'ici, cette escapade forestière d'une colonie de scouts dans un bois hanté par un enfant sauvage et un boogeyman indestructible, fonctionne admirablement, bien aidée il faut dire par une superbe plastique (une photo incroyable de Nicolas Karakatsanis et une b.o tendance Goblins/Carpenter du meilleur effet). Ce croisement carrément violent et cruel entre une production Amblin (même le jeune héros ressemble à River Phoenix période Stand By Me !) et les bandes de vidéo-clubs horrifiques 80's (on pense à Survivance, Fortress ou encore Massacre au camp d'été) rappelle surtout tout ce que Aux yeux des vivants avaient tenté de faire sans grand succès.  

* The voices, de Marjane Satrapi : Recup' d'un scénario que personne ne voulait, ce Voices est un essai hollywoodien comme on en voit peu pour une artiste européenne, en l’occurrence ici Miss Persepolis qui abandonne totalement son univers habituel. Proche de Super dans son description d'un psychopathe "sans le faire exprès", incarné par un Ryan Reynolds béat et schizo, alors poussé au meurtre par un chien affable, un chat ordurier à l'accent cockney et des têtes coupées ! Bien qu'absurde et décalé d'un plan à l'autre, jonglant entre le gore et la naïveté, la crasse et le pathétique, The voices prouve surtout que l'originalité n'excuse pas tout. Bien trop redondant et pas si drôle, longuet et maladroit (des scènes musicales réjouissantes sur le papier mais sans impact à l'écran, des ruptures de tons mal agencées), l'ovni (car c'est bien le cas malgré tout) de Satrapi a tout de même convaincu jury et public. Curieux...

mercredi 3 septembre 2014

Cin'Express #12 - Août 2014


* Enemy, de Denis Villeneuve : Si Prisoners louchait vers le cinéma de David Fincher, Enemy (réalisé quasiment en simultané) nous rappelle que Villeneuve est aussi un réalisateur du bizarre : bien avant sa consécration, il y avait eu par exemple Maelstrom, sorte de fable torturée racontée par un monstre marin ! Véritable énigme cinématographique, Enemy déloge le spectateur de sa zone de confort, objet radical et obscur comme pouvait l'être Under the Skin quelques mois plus tôt. D'une histoire de double débutant comme la fin de La double vie de Véronique (un professeur d'histoire croise son sosie dans un film), Enemy s'alanguit et s'étire dans un climat oppressant, avec ses visages égarés, cette ville aux horizons bouchés, ces araignées géantes... On est plus très loin d'un Mulholland Drive au masculin ou d'un Lost Highway 2 dans l'art d'écrire un récit qui en cache un autre : certes, Villeneuve n'atteint pas encore les cimes émotionnelles de Lynch, mais bouscule délicieusement l'énième histoire de jumeau maléfique qu'on attendait.

* Sils Maria, de Olivier Assayas : Films d'actrices, films de femmes, et fatalement, film de festival. Dans les Alpes, une actrice célèbre du nom de Maria Enders répète la pièce qui l'a rendu célèbre mais en endossant cette fois le personnage qu'elle précipitait dans le désarroi. Face à la femme mûre, accomplie, mais incertaine, il y a son assistante, qui l'observe avec tendresse et admiration (mais jusqu'à quel point ?) et la lolita à qui elle donne la réplique. Tout s'assemble en un jeu de miroirs fascinant mais un peu facile où la pièce se reflète sur les protagonistes, qui sont elles-mêmes des avatars des comédiennes choisies par Assayas. Kristen Stewart s'y révèle enfin, loin de l'enfer Twilight, et Binoche resplendit, s'offrant un étonnant rôle charnière en actrice talentueuse, mais un peu dépassée. Scandaleuse et un peu cabotine, Chloé Moretz frôle la fausse note, mais sa fausseté caméléon semble creuser un peu plus ce fossé de femmes. Un beau drame mais un peu timide hélas malgré ses éclats, comme la très belle scène du serpent de Maloja.

* Lucy, de Luc Besson : Transfigurée, déstructurée, reconstruite, effacée, abîmée, transcendée : le parcours cinématographique et charnel de Scarlett Johansson devient étrangement cohérent et fascinant, organisant autour de Her, Under the Skin et Lucy une sorte de boucle fascinante, comme un reset glamour permanent. C'est là que subsiste le point le plus (le seul ?) intéressant de ce nouveau Besson, qui a franchit une nouvelle étape : finir par faire ressembler ses films à ses productions. Mêlant sans conviction son Nikita avec quelques brides d'Akira, Lucy se prend des grands airs assez drolatiques, entre exhibitions de connaissances foireuses et alibi scientifique censé rendre plus intelligent. Sauf que cette histoire de cagole se métamorphosant en super héroïne (et qui ne fera pas grand chose de plus que dans la b.a) se contente de filer droit, avec son cota de poursuite en voitures, de flics français débiles et de méchants coréens (piqué à Park Chan Wook, Choi Min-Sik est insupportable en bad guy). Et que dire de plus quand Besson tente de nous refaire Tree of Life ? Rien. On zappe.

* Young Ones, de Jake Paltrow : Imaginons Mad Max sans motards rutilants, sans punks barbares : entre le Western agricole et le drame solaire, Young Ones explore un peu plus la verve intime du post-nuke, de plus en plus abordée ces temps-ci (The Rover, These final hours...). Dans une plaine aride où l'eau se fait rare, un fermier, père de deux ado tourmentés, se heurte au boyfriend de sa fille, une graine de violence au intentions troubles. Il en résulte un très bel objet à la réalisation rigoureuse mais se vidant de ses forces au fil du récit (une histoire de règlements de compte assez banale), sans compter des personnages féminins bancals (Elle Fanning à gifler, et un beau personnage de mère sacrifié). Ce qui frappe, c'est sa beauté désespérée et ses détails étranges, avec la vision convaincante d'un futur exsangue. Derrière tout ça, un auteur à suivre.

* Les gardiens de la galaxie, de James Gunn : Que faut-il attendre d'un enfant terrible de la Troma aux commandes d'un blockbuster Marvel, quadrillé (entre autres) par Disney ? Sans doute assez de malice de la part de Gunn pour contourner des barrières peu compatibles avec sa personnalité. Dès l'introduction, mêlant drame et comédie musicale, le ton est donné. Au delà d'un schéma narratif très (trop ?) appliqué, Gunn retrouve surtout l'âme des productions 80's, qui mêlaient premier et second degré sans que rien ne vienne enrayer la belle machine. C'est donc là sa magie, réussissant à faire coexister un raton-laveur accro à la gâchette, un bad guy tout droit sorti de Conan le Barbare, un arbre mutant dansant sur du Jackson Five et un héros faussement badass faisant tourner ses cassettes audios en boucle. Beau et fun, l'été (ou l'année ?) a trouvé son blockbuster de rêve.

* Les combattants, de Thomas Cailley : Petit patelin, là quelque part en France. Lui est un apprenti menuisier un peu gauche, un peu fragile, un peu ailleurs. Elle est un garçon manqué antipathique, secrète, qui ne vit que pour la fin du monde. Dès l'introduction qui désamorce une situation dramatique (la fabrication d'un cercueil) par une energie peu commune, Les combattants impose déjà un style fluide, contagieux, et qui refuse en bloc les codes la rom'com habituelle. Le regard lourd, le personnage d'Adèle Haenel va découvrir qu'il y a autre chose derrière son parcours du combattant. Malicieux mais sans prétention aucune, Thomas Cailley brise le masculin et le féminin, délaissant la poigne pour la ballade élégiaque, qui se déleste jusqu'à un final étrange, presque fantastique, sous une belle pluie de cendres. Un bel exploit de comédie française.  

dimanche 17 août 2014

Pique-Nique à Hanging Rock (1975) Peter Weir : Les (très) belles heures

"What we see and what we seem are but a dream, a dream within a dream"
Partout ailleurs dans les 70's, le cinéma d'exploitation fait des ravages : les dents acérés, prêt à bondir, l'Ozploitation (terme pour designer le cinéma d'exploitation australien) faisait doucement craquer son œuf avec des œuvres rugueuses qui annonçaient les folies à venir (l'éprouvant Wake in fright ou encore Night of Fear, qui annonçait malgré lui Massacre à la tronçonneuse). De son côté, Peter Weir prend son temps et calme le jeu : au milieu d’œuvres inquiétantes et pessimistes comme Les voitures qui ont mangé Paris ou La dernière vague, et avant son escapade hollywoodienne, il s'offre le temps de composer un curieux poème élégiaque répondant au doux nom de Pique-Nique à Hanging Rock.


Se dressant au milieu du bush australien, le lycée Appleyard semble surgie de l'Angleterre Victorienne : on y éduque une tripotée de jeunes filles, qui scintillent à loisir dans ce no man's land aride. Le vingtième siècle est à ses balbutiements et nous voilà le jour de la Saint-Valentin : avec une douceur appliquée, les jeunes élèves récitent à haute voix leurs lettres d'amour le temps d'un moment suspendu. Rêve éveillé, promesse d'une sortie scolaire, dernières heures.
On les envoie alors gambader au pied du mont Hanging Rock, dans une nature sauvage et sèche qui tranche avec la préciosité de l'établissement. Là-bas, une transe paisible s'installe : les mots perdent (ou gagnent-ils?) leur sens, les montres s'arrêtent, les corps s'assoupissent. Trois élèves, ainsi qu'un professeur, ne reviendront jamais de ce séjour.


À la première vision, il n'est pas toujours évident d'accepter l'entreprise de Weir, qui repose entièrement sur un mystère non résolu. La tristesse, la terreur, la frustration : le spectateur en restera au même stade que les personnages témoins, qui ne sauront jamais et voient leur petit microcosme s'effriter sous le poids des non-dits. Tout n'est qu'un gigantesque point d’interrogation.
Bien sûr, Weir se plaît à égratigner l'univers impeccable du lycée Appleyard, dirigé par une vieille fille accablée par la réputation de son établissement. Une mascarade aristocrate qui ne cache en rien les fêlures et les violences qui s'y déroulent dans l'ombre.


Symboliquement, Pique-Nique à Hanging Rock vise la discrétion : le spectateur s'imaginera ce que bon lui semble, mais aura à évincer toutes solutions raisonnables (mauvaise chute, kidnapping...) : l'aura surnaturel de Hanging Rock (filmé quasiment comme une divinité immobile) étant bien trop prégnante. De nombreuses phrases se délogent de leur banalité apparente pour mieux hanter, résonnant comme autant de clefs possibles au mystère. Doit-on y voir la revanche des terres aborigènes, avalant la civilisation qu'elle ne désire pas ? Y deviner la présence d'esprits ou d'aliens ?

Dans une certaine mesure, la lecture la plus intrigante est sans doute celle se référant à une majestueuse métaphore sexuelle, qui se laisse entrevoir à travers une série d'images intrigantes (les strip-tease pudiques écorchant le puritanisme affiché, la peur du viol hantant toutes les bouches, les désirs renfermés...) mais jamais pleinement innocentes. Et si Miranda, une des disparues, petit ange de Boticelli faisant tourner les têtes, savait exactement ce qu'elle faisait en bravant les interdits : franchir la limite, s'agripper aux imposantes roches phalliques (qui semblent alors tout observer), explorer les grottes utérines et s'y glisser voluptueusement à jamais. Tout est là.


Aujourd'hui, le film de Weir n'a pas bougé, intacte dans sa torpeur et beauté cristalline. Des réalisatrices comme Lucile Hadzihalilovic ou Sofia Coppola y ont vu une source d'inspiration intarissable, et les questions sont encore là, dans ces plaines où les flûtes de Zamfir soufflent toutes les énigmes du monde. À ce jour, il reste sans aucun doute comme le plus beau film sur le mystère, sa douceur et son effroi.
"Everything begins and ends at the exactly right time and place"


mardi 12 août 2014

[Let's Play] Déclaration d'indépendance : 15 OVNI du jeu vidéo indé


Avec GOG ou Steam, anciens et nouveaux jeux se mélangent, dégringolent et se succèdent à un rythme effréné. Parmi eux, une nouvelle vague de jeux indépendants, qui tente de s'imposer dans le monde impitoyable du jeu vidéo : bizarres, inconvenants, expérimentaux, hilarants...ils ne font rien comme les autres, et c'est sans aucun doute pour ça qu'ils méritent - parfois plus - un coup d'oeil. Et pour moins de 15 euros, certains redonnent clairement foi dans l'industrie vidéo-ludique. Suivez le guide :

* Gone home (2013) The Fullbright Company : Nous sommes en 95 ; Katie rentre chez sa famille après quelques voyages estudiantins. En guise d'accueil chaleureux, elle ne trouve que la grande maison familiale vide. Dehors, l'orage gronde et la maisonnée est plongée dans l'obscurité... D'un point de départ de survival horror très "indé" (ça tombe bien me direz vous), Gone Home dévie, se métamorphosant en quête intimiste et déceptive qui fait plus part à la nostalgie qu'aux frissons (que le joueur finira par s'inventer). Et même s'il serait mentir de reconnaître que le récit déployé soit renversant, on y resonge volontiers, avec cette sensation presque vertigineuse d'avoir plongé dans un quotidien qui n'était pas le notre. Une très belle expérience.


* Jazzpunk (2014) Necrophone Games : Dans un univers de carton-pâte où tous vos congénères ressemblent à des pions, vous voilà projeté dans une intrigue d'espionnage qui n'a, et n'aura, ni queue ni tête. Il est assez délicat de parler du cas Jazzpunk, ovni certes court mais rempli à ras bord d'easters eggs et de gags non sensiques que n'auraient pas renié les Monty Python. Vous aurez donc l'occasion de faire des combats de coussins, d'allumer un mixer jacuzzi, d'incarner un chat féroce, de vous travestir (pour ensuite faire des bisous à tout le monde), de jouer à un jeu de pizza horrifique ou de flinguer des mariés avec une bouteille de champagne. Et si tout ça vous semble flou ou improbable, c'est normal. Soyons clair : Jazzpunk est sans doute le jeu le plus drôle de l'année, et sans doute au delà.



* Nidhogg (2014) Messhof : Qui a dit qu'un jeu de combat avait besoin d'être beau ? Alors que sur les consoles de next-gen, le genre peine à bouger ses fesses, Nidhogg croise plates-formes et jeu de duel (façon cape et épée) dans un résultat à la fois bizarre et exaltant. Dans un pixel art jamais avare en détails incongrus, il faudra courser et éliminer un certain nombres de combattants dans des tableaux déglingués, mais à l’énergie et à la violence redoutables. Comme si Barbarians, sous l'influence d'Alexandre Dumas, se retrouvait shooté au LSD.


* The Stanley Parable (2013) Galactic Cafe : Vous voilà dans la peau de Stanley, un bureaucrate qui adore sa vie et son boulot horriblement répétitif. Un jour, tout s'arrête, et l'on doit aller plus loin que son bureau pour découvrir le pourquoi du comment, ou presque. Une voix off au flegme éloquent commente aussi bien vos faits et gestes que votre chemin à suivre : reste à savoir si vous avez envie de l'écouter...ou pas ! Malgré ses airs de fable à la BrazilThe Stanley parable pousse le bouchon un peu plus loin et joue la carte du conte méta, dont l'issue sera forcément différente selon les chemins empruntés. Nanti d'un humour savoureusement décalé, baignant dans une atmosphère alternant douceur et bizarrerie, l'expérience n'est pas sans rappeler un certain Portal, balayant la froideur apparente par l'absurdité, et surtout par pas mal d'intelligence. Même sa démo cache en réalité un niveau alternatif qui résume assez bien la nature maligne et imprévisible du soft.


* Hotline Miami (2012) Dennaton Games : Objet aussi défoulant que malsain rapidement labellisé "culte", Hotline Miami a trouvé habilement le moyen de surfer sur la vague rétro 80's, entre palmiers fluos et vidéo-club borgnes. Piochant autant du côté de Drive que de Killing Zoe, le jeu des petits malins de Dennaton contourne l'aspect primaire de ses graphismes par une violence outrancière, où l'on traverse masqué des bâtiments dans l'espoir d’exécuter sauvagement des malfrats peu recommandables. Tendu, énergique et barbare comme une bonne vieille série b, le résultat est épatant.


* Divekick (2013) One True Games Studios  : Un peu vu de haut en raison de son potentiel parodique, Diveckick est peut-être le jeu de combat le plus original et le plus drôle vu depuis...ben justement, on cherche. Ici, il suffit de deux touches pour mener le combat, forçant le joueur à trouver toutes les tactiques possibles pour sauter et choper son adversaire en un coup. Le tout avec des personnages recyclant les stéréotypes du genre (chinoise hystérique, thug sensible, chuck norris du pauvre, loup-garou viril...) avec un humour aussi absurde qu'efficace.


* Goat Simulator (2014) Coffee Stain Studios : Une grosse blague visiblement très inspirée des lolgoats du net et qui offre donc l'occasion de se glisser dans la peau d'une chèvre. Pas question de suivre le troupeau, ici on est pas loin d'une version animalière (et beaucoup plus sympa) de Postal 2 : aucun objectifs donc, si ce n'est de tout piétiner, tout détruire, tout visiter et...tout lécher ! Le délire tourne court, mais amuse bien par son côté régressif et WTF (il suffit de voir le trailer, parodiant celui très célèbre de Dead Island, pour s'en convaincre). En d'autres terme : un vrai jeu de petit con, mais plutôt soigné.


* The forest (2014) Endnight Games : La mode du survival aidant, les développeurs indépendants n'échappent pas à la règle : bien qu'encore inachevé (en early access donc), The forest impressionne assez par son esthétique crépusculaire et poisseuse rappelant les moments les plus éprouvants de The descent ou de Cannibal Holocaust ! Après un crash dans la jungle et le kidnapping de votre fils (ça c'est pour le petit côté La forêt d'émeraude...), on doit alors survivre coûte que coûte dans une jungle hostile aux autochtones voraces. Sans doute inspiré par le virage violent du dernier Tomb Raider, le soft en amplifie le côté survival, avec stockage de nourriture, construction d'abri...la terreur en plus.


* Viscera Cleanup (2013) RuneStorm : Dans l'espace, personne ne vous entendra...récurer. Ainsi pourrait se résumer ce jeu hautement improbable vous chargeant de nettoyer moult stations spatiales et autres labo qui ont vu des jours meilleurs. Quant C'est du propre rencontre Dead Space dans un soft sans enjeux (les tâches ne changent pas et il n'y a pas de durée de vie à proprement parlé) mais curieusement soigné. Si l'idée reste drôle, laver les sols crado et se prendre les pieds dans les seaux se révèlent aussi amusants que dans la réalité : c'est à dire pas du tout. Et malgré ça, on ne peut s'empêcher de rester fasciné par la chose.


* Proteus (2013) Ed Key : Cousin mutant de Dear Esther (un jeu contemplatif aussi beau que mortellement ennuyeux) Proteus se pose sans aucun doute comme le cas le plus abstrait et le plus expérimental dans le sillage des "walking simulator" (que certains seraient tenté de qualifier de "non-jeu"). Sans scénario, ni explication, nous voilà projeté sur une île déserte, où les saisons défilent et la nature s’éveille petit à petit. Pas d'action, pas de personnages tiers, le tout dans des décors en pixel art aux couleurs saturés, tendant vers une expérience proche de l'objet d'art interactif ou du poème virtuel. Au joueur de se laisser bercer par les nombreux sons et l'étrange temporalité, les petits détails incongrus et les respirations de l'île. Une œuvre zen comme on en voit pas tous les jours.


* Crypt of the necrodancer (2014) Brace Yourself Games : Depuis quelques temps dans la sphère indé, les jeux de rythme se déclinent davantage sous un autre genre, comme le jeu de combat avec Kickbeat, le jeu de plates-formes avec le très joli Beatbuddy ou, encore moins évident, le rogue-like avec ce Crypt of the necrodancer, dont la malice et le côté addictif l'emportent sur ses concurrents (d'ailleurs tout à fait recommandables). Il faudra donc se tirer de donjons infestés de viles créatures mais en rythme ! Le tout sur une chouette musique electro qu'on peut remplacer à loisir par ses propres mp3. Plutôt ardu mais très accrocheur, tout en étant accompagné de modes bien pensés (partie en local ou possibilité d'utiliser son pad dance, menus en forme de niveaux que l'on débloque petit à petit), le résultat jouit d'un capital sympathie énorme.


* The Last door (2013) The Game Factory : Dans un pixal art dépouillé à l'extrême (et un peu révulsant de prime abord) le joueur est invité à...se suicider ! Voilà donc les premiers instants de cette saga (toujours en continuation), qui ressuscite le point & click à l'ancienne. VRAIMENT à l'ancienne. Mais plus qu'une foire aux clins d'oeil et aux nostalgiques, les créateurs de The last door ont surtout réussi à faire du neuf avec du vieux, mêlant graphismes primaires, ambiance démente (très inspirée de Poe : enterrés vivants, corbeaux, manoirs isolés, folie qui galope...) et une réalisation résolument moderne, parsemée de trouvailles saisissantes et offrant un design sonore renversant (quelle musique !). Captivant, complexe, inquiétant : une perle à ne manquer sous aucun prétexte. Vous pouvez d'ailleurs découvrir les trois premiers volets gratuitement en ligne ICI 


* Volgarr the viking (2013) Crazy Viking Studios : A l'inverse du très sympa mais très poli Shovel Knight dans le même giron de la plate-forme rétro, Volgarr the viking n'a rien d'une ballade champêtre au pays des pixels. Empruntant autant à Conan le Barbare qu'à Ghouls n Ghosts (même gameplay, même difficulté), le résultat brise la routine d'un simple exercice de style soigné par une difficulté hardcore qui sera au choix, soit motivante, soit parfaitement détestable ; le tout se révélant être une question de rythme et de mémoire. Dommage que le sadisme des développeurs aille jusqu'à l'absence de sauvegarde ou de checkpoint (et même de password !). Mais avouons que Volgarr vaut bien le coup de s’arracher les cheveux.

* One late night (2014) Black Curtain Studios : Pas loin d'être une variation creepy de The Stanley Parable (même point de départ) ou un Gone Home qui aurait assumé sa dimension horrifique, One Late Night surprend déjà par sa gratuité. Bloqué un soir de semaine dans votre bureau (ce qui est déjà assez atroce), vous voilà dans les pattes d'un fantôme vindicatif à souhait, qui a décidé de vous donner quelques heures supplémentaires (et fatales). Assez sobre et très flippante, l’expérience risque de déplaire aux plus sensibles. Objectif réussi donc. Et c'est gratuit ICI


* Haunt the house – Terrortown : Jeu flash mignon, beau et original (même si on pense fortement à son ancêtre The Hauting), Haunt the house se retrouve avec une suite payante qui rallonge le concept de base : incarner un petit fantôme (tendance Casper) et faire fuir les habitants d'une ville (à contrario d'une maison dans la précédente monture). Cette fois-ci, il faudra également provoquer la mort de certains quidams pour grossir les rangs de la famille fantôme ! Toujours très joli et plein de gags visuels tordants, ce second opus justifie assez peu son statut payant (pas de challenge, une durée de vie minuscule, un gameplay faussement allongé) mais force la sympathie. Pour les fans du premier donc, toujours jouable ICI