lundi 21 juillet 2014

Quelque Part dans le temps (1980) Jeannot Szwarc : Nous nous sommes tant aimés


Honnête faiseur passant d'insectes incendiaires (avec Bugs) au royaume du père noël (c'était Santa Claus) en l'espace de quelques années, Jeannot Szwarc a du donner beaucoup de cœur (et d'âme) pour l'adaptation du roman de Richard Matheson Bid Time Return. Bien avant que le voyage dans le temps devienne cool avec Retour vers le futur, et un an après C'était Demain, qui mettait en scène H.G Wells, Somewhere in time ne s’acoquine d'aucune mode. Quelque chose de l'ordre du petit miracle éphémère et singulier.

On aurait parié que le film aurait pu devenir, quelques décennies plus tôt, un grand classique du cinéma américain : collez Cary Grant et Grace Kelly, et le monde entier aurait sorti les mouchoirs pour cette romance (in)temporelle. Ironiquement, le film de Szwarc n'était peut-être pas de son temps : malgré son échec, il gagnera un certain respect, surtout outre-atlantique. Et c'est déjà ça.


Alors à son top (il sort tout juste de Superman), Christopher Reeves ne perd rien en élégance, même les pieds sur terre : il y incarne un auteur de théâtre comblé qui, le temps d'une soirée, voit une mystérieuse vieille dame venir à sa rencontre, ombre fanée parmi les autres. Quelques mots plus loin, elle s'efface et disparaît à jamais dans la nuit.
Des années plus tard, le jeune homme prend le large dans un splendide hôtel et tombe amoureux du cliché d'un actrice ayant séjournée au même endroit au début du siècle. Il apprendra bien vite que l'étrange vielle dame et la somptueuse créature sont une seule et même personne : Elise McKenna. Pour la retrouver, il traversera le temps pour revenir en 1912, espérant la croiser dans cet hôtel, là, quelque part...


Ce qui frappe le plus, outre la douceur incandescente qui habite le film de la première à la dernière image, c'est le renoncement à tous éléments futuristes et l'absence total d'effets spéciaux de toutes sortes. Voyager dans le temps, ce n'est plus galoper sur une machine farfelue : le personnage de Richard y parvient par l'auto-hypnose, dans un rituel étonnement tangible, à la limite du Proust reconfiguré. Et donc littéralement fascinant. Mais si l'argument fantastique englobe fatalement le métrage, c'est la romance qui emporte le morceau. L'amour suspend le temps...mais jusqu'à quand ?

Jane "Docteur Quinn" Seymour y est l'image parfaite de l'amour rêvé et gracile : elle n'a jamais été aussi resplendissante qu'ici, en comédienne médusée, bien que menacée par une figure d’imprésario jaloux un brin caricatural (Christopher Plummer en mode fronçage de sourcils et de moustache). Mais qu'importe pourvu que ces deux amants puissent se frôler dans les couloirs d'un majestueux hôtel estival, éconduits par la musique de John Barry, offrant des variations renversantes de la Rhapsodie de Rachmaninov.

Il vaut mieux être fleur bleu (ce qui ne veut pas dire niais) pour apprécier cette ballade, pour plonger dans ces regards qui se découvrent, et pour mieux mourir d'amour aussi. Somewhere in time semble traversé par l'idée, dépassée peut-être pour certains, de pureté : dans sa réalisation, dans ses actes, dans les yeux de ces personnages, dans ces intentions. Pureté amoureuse sans doute. Et quoi de mieux d'y retomber encore une fois ?


dimanche 6 juillet 2014

Penny Dreadful, Saison 1 (2014) British Horror Story


Au pays de la série tv horrifique, les choses bougent lentement, mais sûrement  : alors que la série de Guillermo Del Toro, The Strain, compte mettre les pieds dans le plat cet été et qu'American Horror Story continue sa belle progression, True Blood s'enterre. Après (l'horrible) conclusion de Dexter et un très lointain Masters of Horror, on se demandait ce que la chaîne Showtime allait mijoter de son côté : c'est donc avec une certaine discrétion que se dévoile Penny Dreadful, entretenue par John Logan, producteur et scénariste prisé (Eastwood, Scorsese, Burton, Mendes, Spielberg...). Dans le fond, on pense à l'acte manqué d'Eli Roth avec Hemlock Grove, un Twin Peaks horrifique où se réunissait vampire et loup-garou. Plutôt que de moderniser, Logan remonte à la source : quelque part, dans les rues malfamées et brumeuses de Londres, dans la crasse et le mystère...


Compte tenu de l'époque et des personnages choisis, le concept louche vers une variation « creepy » de La Ligue des Gentlemen extraordinaires : soit une réunion de mythes littéraires, qui devront lier leur destin et leur histoire. Jugez plutôt : l'explorateur Sir Malcom Murray tente de retrouver par tous les moyens sa fille (une certaine Mina Harker...) et réunit alors trois personnalités aux temporairement opposés : Ethan Chandler, (un Josh Harnett étonnant) un pistolero américain courageux mais secret; Vanessa Ives, une medium au passé tumultueux, et le savant Victor Frankenstein, qui planche évidemment sur sa chère créature. 

Bien entendu, les croisements ne s'arrêtent pas là : Dorian Gray ou Van Helsing sont également de la partie, Logan se livrant à un melting-pot référentiel diablement cohérent, où l'on parle encore de Jack l’éventreur dans les ruelles sombres, et où l'on va se divertir au théâtre du Grand-Guignol. Quant au titre de la série même, il renvoi à ses petites histoires d'horreur façon pulps avant l'heure, qui iront s'intégrer au récit en dénigrant bien entendu tout l'aspect fictionnel de leur contenu.


Bien dans l'air du temps, ce dépoussiérage en règle se fait alors sous le signe de l’excès, avec une emphase attendue sur le sexe (possession lubrique et orgie bisexuelle) et la violence gore. Mais ce qui pourrait être bêtement racoleur offre surtout la possibilité de se réinvestir dans des thèmes usés jusqu'à la corde, non sans succès. Ainsi, toute la relecture de Frankenstein est par exemple l'une des plus belles adaptation de Shelley jamais vu à l'écran : ce que confirme très vite les dernières images du pilote, lorsque la Prométhée post-moderne apparaît à son créateur, faisant naître l'émotion et l'horreur en quelques poignées de regards. Rory Kinnear y fait d'ailleurs des merveilles en monstre bafoué et shakespearien, dont les traits blêmes et le charisme bizarre semblent jaillir d'un film de Murnau.


Filmé avec grande classe (Juan Antonio Bayona s'est occupé des deux premiers épisodes), Penny Dreadful perd en efficacité ce qu'il gagne en profondeur : trop lente, la série patauge de temps à autre et ne passionne pas toujours. Difficile pourtant de renier cette intensité (volontairement?) théâtrale et le grand soin apporté au personnage : comme avec cet épisode entièrement consacré à Vanessa, figure maudite dont les souvenirs ressemblent à du Emily Bronté trash. Liant des scènes de possessions impressionnantes au traitement de l'hystérie établies à l'époque, la majeure partie des séquences mettant en scène Eva Green lui donne l'occasion de livrer une performance enfiévrée et hallucinante, qui justifie à elle seule la vision de la série. 

De belles promesses et des saillies de qualité quelques peu ternies par un dernier acte bâclé (reprenant sans effort certaines péripéties du pilote), sans doute menacé par le futur incertain de la série. Mais l'enfant monstrueux de John Logan étant reconduit pour une seconde saison, on reste impatient de savoir quels autres mythes seront exhumés et ramenés sur le droit chemin.

mercredi 2 juillet 2014

Cin'Express #10 - Juin 2014


* Tristesse club, de Vincent Mariette :
Des funérailles au fin fond de la campagne deviennent le prétexte d'un jeu de cache-cache drôle et inquiétant, un peu comme si une comédie à la Blier se retrouvait subitement hantée par Polanski. Dominé par deux faux-frères ennemis ( Laurent Laffite et Vincent Macaigne, exceptionnels) flanqués d'une demi-sœur sortie de nulle part, le résultat détonne très largement dans le petit monde la comédie française, trouvant le parfait équilibre entre l'inquiétant et le truculent (contrairement à l'imbitable Tip Top), entre quelque chose de populaire et d'arty. De superbes images au cordeau, une b.o hypnotique et une mélancolie jamais toc, qui frappe là où on l'attendait plus. Une excellente surprise.

* Aux mains des hommes, de Katrin Gebbe : Avec un goût pour le fait divers sordide proche d'Urich Sedl (mais sans la distanciation froide), Tore Tanzt fait fort. Peut-être un peu trop sans doute. Son sensationnalisme écœurant (plutôt proche de Lars Von Trier) secoue, n’épargnant rien en décrivant le martyr d'un Jesus Freak (ses jeunes illuminés au look de metalleux) candide, atterrissant entre les mains d'un père de famille sadique. Comme on dit « si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la gauche » : effet pervers de la loi du plus fort, dans une escalade terrifiante qui nous rappelle que les pires monstres sont sûrement nos voisins, ou simplement nous. Katrin Gebbe, pour une première réalisation, va loin, très loin. C'est à la fois épatant et nauséeux, intolérable et puissant. À vous de voir si pourrez supporter le voyage...

* Xenia, de Panos H Koutras : Après l'exubérant et « edwoodien » Attaque de la moussaka géante, on avait compris que Koutras allait se tourner vers quelque chose de plus rigoureux, tout en continuant à exalter un parfum de liberté proche d'Almodovar. La cavalcade de deux frères (un teen enfantin et homo, et un chanteur viril) à la recherche de leur père mange à tous les rateliers grecs, à la fois odyssée et (presque) tragédie, tout en décompressant à coup de Patty Pravo et de Raffaela Carra. Bien que trop long, le résultat alterne malice, gravité et fantaisie, quand il faut, où il faut. Sans oublier de jeter un regard inquiet et pertinent sur la crise que traverse la Grèce.

* Le conte de la princesse Kaguya, de Isao Takahata : Lorsque Ghibli sonne le glas de ses auteurs fondateurs la même année, ça fait chaud au cœur. Mais lorsque les dits auteurs sont loin de livrer leurs plus grandes œuvres, que devrait-on dire ? A la manière du Vent se lève, Le conte de la princesse Kaguya est une œuvre choyée, inattaquable et soignée de sa première à sa dernière image. Pourtant, on ne peut s'empêcher d'y voir, plus que le chef d'oeuvre définitif de son auteur, uniquement un joli conte, allongé ici jusqu'à plus soif. Alors que l'émotion passe étrangement plus par la musique de Hisaishi que par les personnages, on en garde surtout l'amertume de Takahata (et sa verve écolo) qui soulève les maux de la condition féminine à travers le regard d'une princesse extraordinaire élevée par des humains.

* The Rover, de David Michod : À la manière de The Day, on serait tenté que voir The Rover comme un spin-off inavoué de La route, lui empruntant les mêmes sentiers boueux, le même désespoir, le même monde post-apo plongé dans le mystère et la vermine. Et la présence de Guy Pearce, acteur fétiche de John Hillcoat, ne fait que confirmer la filiation fantomatique. Mais loin de ressembler à une pâle copie de son prédécesseur, The Rover oppose un homme sans nom et un groupe d'outsiders venu piquer sa voiture : prenant en otage un des leurs laissé pour mort (saisissant Robert Pattinson, en simple d’esprit pas si simple), il tente le tout pour le tout. Dans un monde charogne traversé de points d’interrogations incessants et inconfortables, le réalisateur d'Animal Kingdom distille un lent poison, jusqu'à une révélation finale poignante, dont la préciosité et la beauté tranchent au milieu des gunfights poisseux et des regards lourds.

* Palo Alto, de Gia Coppola : Après le fils et la fille Coppola, la petite fille ! Et pour ne pas changer de la tradition familiale, la jeune Gia aborde la dérive adolescence, sujet bien connu de Francis et Sofia Coppola. Alors que le casting prolonge l'effet famille (Emma Roberts, nièce de Julia et Jack Kilmer, fils de Val, tous deux très bons), tout le reste a bien du mal à convaincre, filmant des errances juvéniles sans apporter quoique ce soit de nouveau à l'édifice. Pas vraiment drôle, pas vraiment choquant non plus, et assez peu touchant : à croire que la vision de l'irritant Bling Ring n'avait pas suffi.

lundi 30 juin 2014

L'homme qui venait d'ailleurs (1976) Nicolas Roeg : Loving the Alien


Dans les années 50, on comprit avec Elvis à quel point le Septième Art pouvait jouer un rôle clef dans la carrière d'un chanteur : il pouvait servir d'objet promotionnel, mais surtout prolongeait et creusait l'aura du personnage. Rentabilité, surenchère, exploitation. Tout est là, au service du fan, comme de l'artiste. David Bowie, qui s'était bâti un personnage puissant, glamour et ambigu, n'y échappera pas. Alors que Roger Daltrey flirte avec Ken Russell pour Tommy, Roeg invite Bowie à devenir son homme venue d'ailleurs : un exercice déjà expérimenté sur Mick Jagger dans Performance, où il parachevait l'image décadente du chanteur dans une oeuvre mutante et décalée.


Roeg détenait une liberté bien de son temps, ce qui explique sans doute pourquoi son cinéma a pris autant du plomb dans l'aile, mais reste désespérément fascinant. Ses films empruntent la forme d'un puzzle éparpillé puis recollé sauvagement, faisant de leur irrégularité un style à double tranchant. Roeg est un homme du montage et de ruptures, un esthète un peu brusque, s'exprimant dans des parallèles incessant et les bandes-son hétéroclites. Tout cela était sans doute idéal pour l'alien Bowie, dont le personnage reste cependant bien moins extravagant que son Ziggy Stardust.

Parachuté sur notre terre, un extra-terrestre dissimulé sous le nom de Thomas Jerome Newton, y fait fortune dans l'espoir de pouvoir repartir sur sa planète d'origine et ramener de l'eau à sa famille. Noble quête, évidemment menacée par la trop grande curiosité des humains : soit une odyssée menée par un Ulysse paumé et androgyne, qui ne reverra jamais sa Pénélope...
Une intrigue offerte toute entière à Bowie, même si Roeg ne délaisse pas les ramifications de son intrigue, quitte à ennuyer souvent. Dès qu'il pose sa caméra sur l'acteur/chanteur, c'est tout autre chose : de ses cheveux roux éclatants à ses yeux vairons : le réalisateur n'en perd pas une miette.


Paradoxe ultime; Bowie ne verra cependant pas son talent musical mis en avant : les bribes de la b.o confectionnée par ses soins sont rejetées, alors que le personnage peine à élever la voix dans la seule séquence où il est censé chanter ! Clin d'oeil définitif : l'idée de ce single mystérieux qui sert de S.O.S au personnage de Thomas, mais que le spectateur se contentera d'imaginer...

Une star "alienisée" au centre d'une oeuvre singulière et hors-normes : le rapprochement avec le récent Under the Skin est assez inévitable. Les deux films ne partagent certes pas le même ton, mais s'unissent sur un point : ce qui intéresse Roeg, autant que Glazer, c'est cette relation alien/humain, et toute la connotation sexuelle qui va avec. Ce rapport complexe à un nouveau rite, à l'autre, au corps et fatalement, à la chair.


Véritable leitmotiv dans l'oeuvre de Roeg, les scènes de sexe sont toujours l'occasion pour l'auteur de déraper en douceur, réhabilitant une sexualité crue mais accessible, très 70's certes, mais toujours captivante. C'est sans doute ce qui passionne le plus dans le film, et plus particulièrement tout ce qui concerne les personnages de Thomas et de Mary-Lou (incarnée par une Candy Clark étonnante, femme-enfant sortie d'un film des années 50), une jeune femme alcoolique qui deviendra sa nouvelle compagne. 

Il faut voir la tendresse avec laquelle ils découvrent leur corps, se rejettent (Bowie s'offre à sa compagne sous sa forme d'alien dans une séquence outrageusement belle et dérangeante où le héros se remémore ses accouplements extra-terrestres, véritables ballets spermatiques), se disputent (altercation conjugale sur fond de Roy Orbison) ou s'en amusent (un gunfight pour rire donne lieu à une scène hallucinante) pour mesurer à quel point Roeg était avant tout obnubiler par "ça". Cette sensualité bizarre, et cette tristesse, la même qui parcourt le destin des héros dépassés de Roeg, font encore de L'homme qui venait d’ailleurs un OVNI au sens propre, comme au figuré.