vendredi 18 avril 2014

Tom à la ferme (2013) Xavier Dolan : Le malheur est dans le pré


Tout concourrait, bien avant sa vision définitive, à faire déjà de Tom à la Ferme un détour fascinant pour la carrière de Xavier Dolan : abandon du drame sentimental, scénario adapté d'une pièce de théâtre, affiches inquiétantes et bande-annonce tranchante comme une lame. Excitant, bizarre...

Se remettant à nouveau en scène, Xavier Dolan débarque en hipster blond, citadin de cuir qui s'avance sur des routes campagnardes infinies. Une lettre écrite à la hâte mais qui ne sera jamais lu, une voix qui s'élève au dessus d'un no man's land rural, des horizons bouchés et des champs qui n'ont plus rien à dire : dès le début, Tom à la Ferme nous met déjà par terre, délaissant l'énergie pop pour une virée mélancolique et anxiogène au rythme pesant. Son auteur a changé d'air...


Venu expressément pour les funérailles de son amant (dont on ne connaîtra jamais les causes de la mort), Tom découvre au dernier moment que son existence, ainsi que celle de l'homosexualité du défunt, sont inconnues aux yeux de la mère endeuillée. Le garçon un peu perdu apprendra à ses dépends qu'elle est entretenue dans le mensonge par son second fils, un grand gaillard viril qui ne tarde pas placer une lourde épée de Damoclès au dessus de Tom. Du secret au chantage, le jeune homme est bientôt retenu par la famille, qui trouve là un moyen de substitution pour remplacer le mort. La santé mental du prisonnier ne va, évidemment, pas tarder à vaciller...


Parce qu'il savait élever la gravité des sentiments par un lyrisme et une légèreté enivrante, Dolan surprend davantage avec une rudesse qu'on lui connaissait pas, voisinant avec Haneke dans sa manière de faire surgir le malaise dans le quotidien et avec Polanski (période Jeune fille avec la mort) dans la description d'une inexorable descente aux enfers. Mais sa patte subsiste à chaque seconde, des éclats de styles (les scènes d'agression où le format du film bascule et se ressert dans un scope étouffant) en passant par une b.o hétéroclite et soignée (dominée d'ailleurs par une partition "Herrmanniene" de Gabriel Yared), son goût pour les ralentis ou les personnages de mère borderline.


A la fois casse-gueule mais terrifiante, la trajectoire de Tom, qui a mille occasion de quitter son enfer, est laminée par la culpabilité du deuil et son amour pour l'être perdu, qui le poussera à revenir sur ses pas et à accepter son sort. En résulte un thriller boueux auscultant un authentique syndrome de Stockholm, ballet sado-masochiste où le bourreau et la victime se cherchent, mais ont en réalité besoin de l'un et de l'autre. Dans les dernières images, le doute se faufile : déchirement ou soulagement ?



LE BONUS : 

* College Boy - Indochine :
Les échos d'une chanson d'Indochine, entendue dans Les amours imaginaires, sera assez fort pour parvenir aux oreilles de Nicolas Sirkis, qui donnera carte blanche au jeune prodigue pour le clip de College Boy, une des meilleures chansons de leur dernier album. Reçu dans un tonnerre d'applaudissements et de protestations, College Boy est une fable ultra-violence sur le bullying (plus particulièrement homophobe) qui n'hésite pas à crucifier au sens propre et figuré la tête de turc d'un établissement scolaire. Au delà de la Dolan touch', l'irruption d'une violence gore, gonflée et judicieusement jusqu'au-boutiste, finit de rendre l'objet aussi fou que capital. Le CSA appréciera bien moins ses débordements, visant pourtant à appuyer là où ça fait mal. Dans cette vision de la terrible acception de la violence, on aperçoit plus clairement la transition du Dolan Pop au Dolan Dark de Tom à la ferme.

dimanche 13 avril 2014

L'exorciste 2 : L'Hérétique (1978) John Boorman : Résurgence



Raz de marée satanique et grimaçant, L'exorciste devra subir la dure loi du marché en se voyant infliger une suite, il est vrai peu utile. Blatty et Friedkin abandonnent évidemment le navire, et la Warner se frotte les mains, jetant son dévolu sur John Boorman, à peine sorti d'un Zardoz improbable et excentrique. Un choix à la fois osé et curieux pour un homme fasciné par la nature et le mysticisme, et qui désapprouvait fortement la cruauté grand-guignolesque du premier film. Friedkin, de son côté, crachera ouvertement sur le film de son confrère. 1 partout...

Ce que Boorman perçoit dans le potentiel de cette séquelle semble échapper à tout le monde : entre les réécritures et les remontages de dernière minute, un film malade s'élève...et s'écrase. Un rejet unanime du public et de la critique, qui fera de L'hérétique une des suites les plus détestées de l'histoire du cinéma, se traînant au passage une réputation de nanar effroyable. Il faudra attendra 1991 pour qu'un troisième opus, Legion, tente de calmer les ardeurs : à nouveau démoli, le film sera cependant défendu puis réhabilité avec le temps. Ce qui n'est malheureusement pas le cas du film de Boorman...


La fatwa dont est victime L'hérétique tient à une raison relativement simple : il ne répond absolument pas aux attentes du public, berné par le studio il est vrai, celui-ci ayant tenté de survendre le film via une bande-annonce démentielle et très efficace, mais parfaitement mensongère. Là où Friedkin aiguisait sa radicalité avec un catalogue d'images chocs tenant du jamais vu, Boorman opte pour un voyage aux confins des légendes et de la mémoire qui ne cherche ni à effrayer, ni à provoquer. L'hérétique est une totale antithèse de son prédécesseur (malgré une fin très spectaculaire, évidemment imposée), suivant la logique d'un auteur bien décidé à ne pas répéter la même formule.

Ayant oubliée sa mésaventure, Regan est devenue une belle jeune fille, dont le refoulement va attirer le regard d'une psychiatre et d'un prêtre, le Père Lamont, qui tente d'en savoir plus sur le défunt Père Merrin. Il lui faudra aller jusqu'en Afrique, là où Merrin avait déjà rencontré le Malin -devenu ici Pazuzu, dieu des airs et des sauterelles - pour découvrir si la jeune fille n'est plus l'objet d'une menace diabolique.


 L'hérétique est évidemment une oeuvre boiteuse à bien des égards : trop long, parfois confus, pas toujours maîtrisé (Richard Burton, trop monolithique pour susciter l'attachement) mais regorgeant suffisamment d'éléments étranges et magiques pour en faire une oeuvre fascinante.
Comme ce croisement entre un univers à la fois psy et technologique, tribal et maléfique, où l'on passe de surfaces lisses, vitrées et chromées aux plaines arides de l'Afrique, où la caméra sillonne des décors séculaires, dont le côté toc renforcent l'irréalité.

Boorman se plaît à triturer science et religion, invite au rêve et au vertige. Il y a ces scènes d'hypnose (surtout la première) avec cette machine lancinante qui laisse la transe déborder de l'écran, cette fille damnée qui se laisse immoler par le feu, la vision de la maison de Regan assaillie par une nuée de sauterelles, ce possédé gesticulant dans une crevasse où les corps tombent à l'infini... À l'horreur brute et à l'effroi, Boorman préfère l'épique, le poétique, l'onirique.

Une richesse relevée par un incroyable score de Morricone - recyclant au passage son Adonai du Jardin des délices, où se mêle claquement de fouet et cris de possédés. En contraste avec cette hystérie satanique qui résume à elle seule toute la présence du mal, son lyrisme plus "fleur bleue" s'exprime aussi avec un vrai beau décalage.
Adulte, inspiré, étrange, beau, L'hérétique attend encore de sortir de sa honte. Un jour ou l'autre...

Le film sera visible au festival HALLUCINATIONS COLLECTIVES à Lyon, à l'occasion d'une carte blanche à Pascal Laugier, le SAMEDI 19 AVRIL.


LE BONUS : 

* Dominion - Prequel to the Exorcist (2005) Paul Schrader : Bis repetita ? Presque...
Cas rarissime dans l'histoire des attentats hollywoodiens, Dominion fut la première monture de L'exorciste 4, prequelle revenant sur le parcours du Père Merrin en Afrique. Après la mort d'un John Frankenheimer initialement prévu, Paul Schrader vient irriguer ses obsessions (culpabilités, crise de foi, et on en passe) dans un film massivement rejeté par le studio. À la manière de Boorman, Schrader refuse de donner ce que la production et le public attendent : une oeuvre graphique, spectaculaire et profondément horrifique. Balancé à l'oubliette, sa version sortira en catimini bien plus tard (mais reste inédite en France), à l'ombre du film officiel : la Warner demanda ainsi à Renny Harlin de réaliser son Exorcist 4 à lui, livrant le résultat que l'on connaît, à savoir une grosse pantalonnade cradingue. Bien que techniquement inachevé (fx, photographie...ce n'est pas resplendissant), Dominion est une oeuvre sobre et atypique, où la figure triviale du mal retrouve grâce dans un versant inattendu de la possession, où la beauté et la pureté se manifestent sous un jour inquiétant. Une vraie curiosité, à défaut d'être une grande suite.

vendredi 11 avril 2014

Body Double (1984) Brian De Palma : L'oeil qui jouit



Face à la parenthèse monstrueuse de Scarface, Body Double est au choix, un retour aux sources vers les obsessions hitchcockiennes de De Palma (initié par Sisters, Obsession, Pulsions et Blow Out) ou alors un conclusion à ces effusions (du moins à l'époque, puisque les affreux L'esprit de Cain, Femme Fatale et Passion prouveront le contraire). Dans les deux cas, De Palma décide à nouveau de composer un best-of en l'honneur de son papa spirituel, mais avec une énergie sexuelle et un humour qui détonne très largement vis à vis de ses thrillers antérieurs. Raison de plus de le trouver encore plus fascinant.


Générique de série z, vampire de pacotille et toiles peintes se dérobant : pendant une fraction de seconde, le spectateur semble s'être trompé de film. Tout est dit, des images parodiques au titre : l'illusion gouverne, et on sera les premiers à se faire avoir.
Il y a ce looser, Jake, (lointain cousin de Winslow Leach dans Phantom of the paradise sans doute), acteur cocufié, viré, malmené et abandonné, trouvant le salut par l'intermédiaire d'un ami acteur, qui lui lègue son appartement durant quelques jours. En plus d'offrir un toit luxueux, il lui laisse en guise de cerise sur la gâteau, un télescope voyeur pour mater la voisine, qui se laisser aller à un rituel érotique quotidien. Jake se rendra compte, évidemment, que la belle est menacée par une figure de cauchemar. En somme, un véritable "Fenêtre sur cul".


D'un Hitchcock voyeuriste (et donc, tout à fait dans ses cordes) De Palma rebondit sur Vertigo, remplaçant le vertige de James Stewart par la claustrophobie, mais n'oubliant pas non plus de caser une petite scène de douche. De Palma aime Hitchcock et il s'aime. Comme souvent, comme toujours.
Mais Body Double est aussi un film purement sexuel et capricieux, qui prolonge l'effet carré rose d'un certain Pulsions : De Palma devra s'abstenir d'inclure des scènes de sexes non simulées, mais ne se gène pas pour s'approprier l'image sulfureuse et superficielle d'Hollywood.

Film d'horreur au rabais ou porno à gogo, érotisme clinquant et néons, De Palma s'autorise une vulgarité réjouissante, proche du film érotique du dimanche soir (jusque dans la musique de Donnagio, leitmotiv sexy et lointain d'une sensualité indépassable). Les deux plus grandes scènes du film tournent d'ailleurs autour du cinéma pour adultes : il y a ces bandes-annonces savoureuses, qui révèlent une clef de l'intrigue, et ce tournage de film X barré sur fond de Frankie goes to holywood, où la générosité kitch de Phantom of the Paradise se mêle à un jeu de miroir et de fesses. Face à Deborah "Dallas" Shelton, fantasme de bourgeoise esseulée, Melanie Griffith (fille de Tippy Hedren : tout s'explique donc) se révèle atomique, alimentant le duo mortel blonde/brune cher à Vertigo ; l'une meurt, l'autre arrive.


Une vulgarité payante, souveraine, qui inspirera sans doute cette vague du thriller érotique (et surtout celle des Hollywood Night) et s'anime surtout en fuck-off made in De Palma. Derrière cette sensation grisante et cette virtuosité, on ne sait pas toujours où l'ironie commence, ou quand elle s'arrête : la filature interminable, ballade pervers pépère et le baiser qui s'ensuit, outrageusement mis en scène, en passant par cet hallucinant (et bizarrement maladroit) meurtre à la perceuse phallique ; De Palma superpose tant premier et second degré que le grotesque finit par l'écorcher. Et le rythme, trop inégal, annonce déjà un auteur un peu trop reposé sur ses acquis. Les agréables prémisses d'une chute...


lundi 7 avril 2014

Eastern Boys (2014) Robin Campillo : Les Hommes Blessés



Avec la transformation de ses Revenants en série culte et enviée, on se demandait ce qu'était devenu Robin Campillo, auteur discret proche de Laurent Cantet, livrant ce Eastern Boys comme sortie d'une épaisse brume, pour ne pas dire comme un revenant. A la vue de l'affiche, il serait facile de le voir comme une réponse au phénomène de L'inconnu du lac ; ce qui n'empêche pas aux deux films de partager au moins deux aspects : montrer l'homosexualité sous un angle différent et audacieux, et faire autre chose avec le thriller français. La comparaison s'arrête là...

Eastern Boys pourrait être un conte ou une fable avec son découpage en chapitres (quatre en tout) : il sera plus que cela, et même davantage de ce qu'on pouvait en attendre. Lorsque tout débute avec cette scène de séduction à Gare de Nord entre Daniel, un quadra solitaire, et Marek ,un jeune immigré ukrainien, Campillo télescope une imagerie, un inconscient qui renvoie indubitablement à Chéreau et son Homme blessé, à Genet avec sa fascination du voyou et de l'étranger. Eastern Boys ne sera rien de tout ça, et abandonne les foudres de la passion sordide. D'un chapitre à l'autre, c'est un film qui ne veut pas être saisi, attendu, à la manière de la relation entre les deux personnages principaux, qui écrivent leur histoire à l'envers.


Il y a évidemment cette introduction en plongée, regard divin qui scrute Marek et ses compagnons, ballet bizarre et urbain, mais il y a surtout la scène suivante, une des plus terribles scènes d'intrusion vu à l'écran depuis Funny Games. Piégé, Daniel verra en effet un armada de vagabonds s'introduire sans son appartement, et le cambrioler. Malaise retentissant qui grandit à chaque vision d'objet volés, à chaque remarque, à chaque geste. Au delà de l'angoisse matérielle, il y a les mots du Boss, grand méchant du film et Peter Pan déglingué,  qui enlève les derniers restes de dignité du pauvre homme : Daniel se voit voler sa vie et sa jeunesse en l'espace d'une fête atroce, dont il sera pourtant indemne physiquement.

Campillo doit aimer les spectres, car Daniel en est un, du moins dans un premier temps : on ne sait rien de son travail ou de son passé, que l'on devine sur une poignée de photos, et ses intentions sont floues. Lorsque Marek reviendra le voir pour consommer leur deal, on ne sait pas quel plaisir il trouve dans cette étreinte d'une tristesse profonde. On ne sait pas, mais quelque chose d'autre se dessine : au fil des semaines, ce sont deux hommes qui reprennent vie, deux hommes qui vont se dépasser ; le quadra vide et l'immigré qu'on ne regarde pas.


Une romance ? Un thriller ? Campillo ne s'enferme nulle part, et il le fait bien, à quelques encablures d'un Audiard qui savait aussi faire basculer les genres. Campillo compose à son tour une oeuvre massive qui, quand elle gagne en légèreté en décrivant la tendresse dans l'intimité, devient ensuite un parcours du combattant. La dernière partie, un jeu de cache-cache à sa damner dans un hôtel, livre un suspens démentiel.
Autour de cette virtuosité, Campillo parle de l'homme, de ses rapports de domination, s'approprie l'actualité brûlante mais ne sombre jamais dans les pièges tendus : jamais racoleur, jamais lourd, jamais vulgaire ou complaisant, encore moins donneur de leçons. Un mélange de maîtrise totale et de transparence qui parachève le film français le plus étonnant du mois. Et sans doute de l'année...