mercredi 22 mai 2013

Only God Forgives (2013) Nicolas Winding Refn : Dragon Rising


La division que provoquera (et provoque déjà !) Only God Forgives pourrait se résumer au mélange de huées et d'applaudissements rapportés lors de sa projection Cannoise. Pas vraiment très redondant ni particulièrement conformiste, Refn a tendu une nouvelle fois un piège à ceux attendant fermement ce qui semblait être un Drive Made in Thaïlande, incluant le retour de Ryan Gosling, de Cliff Martinez à la musique, et de cette esthétique hypnotique qui faisait le prix du précédent opus. Antithèse du faux polar mais vrai conte urbain qu'était Drive, Only God Forgives sabre les attentes, permettant une fois de plus à Refn de pratiquer recyclage thématique et de poser de nouveaux pions dans son cercle filmique.


L'expérience est, il faut l'avouer, ensorcelante mais aussi particulièrement déroutante : on y retrouve l'abstraction de Valhalla Rising, qui délestait ces promesses d'aventures ; tout comme l'isolement des vikings, la mort d'un tortionnaire n'est que le prétexte à une spirale absurde de violence, telles des vignettes dégénérées creusant un peu plus la noirceur de l'âme humaine et de ses personnages en perdition. Le tout traversé par la silhouette d'un flic mystérieux, dont l'autorité quasi-divine lui fait rétablir la justice à coups de lame.
 C'est le goût pour les règlements de compte véreux, où on se salit les mains à outrance, à quelques encablures de celles de Pusher. Si Drive fit autant impression, c'était sans conteste grâce à la manière avec laquelle Refn avait réussi à tendre une corde accessible au grand public : OGF, lui, livre une mécanique inverse, contemplant son action avec minutie et inquiétude, cisaille ses plans comme autant de tableaux. Si Drive se plaisait aussi dans l'apesanteur, OGF tient plutôt du cauchemar éveillé.


On se doutait que la Thaïlande allait si bien inspirer Refn, qui se plaît à filmer ruelles borgnes, bordels kitchs et rings saturés, qu'il métamorphose en tant de labyrinthes et de fantasmes électriques. Il est clair que son obsession pour les trips de Kenneth Anger persiste, ce qui n'empêche de faire OGF (et après Fear X) son film le plus Lynchien, maniant les silences troubles, la distanciation grotesque voire comique et le décalage cotonneux (karaoké impromptu ou séquences de rêves...).



Refn maltraite et vénère sa figure masculine, qui ne sait pas - comme toujours  - gérer ses désirs et sa violence, opérant une symbolique de l'impuissance souvent plus qu'explicite (allant jusqu'à piétiner ouvertement l'aura et la beauté de son acteur principal). Un symbolisme de la virilité guère nouveau chez Refn, mais affiné et renouvelé par le personnage de Kristin Scott Thomas, cougar sanguinaire appelant à la tragédie grecque (rivalité entre frère, ombre oedipienne). Des symboles sans doute guère étrangers à la rencontre récente entre Refn et Jodorowsky, auquel le film est dédié ; les éclaboussures de sang se mêlant aux néons rouges, la figure de la "mother medusa" ou la rue filmée comme un songe menaçant étant eux mêmes des pulsations qui hantait le fabuleux Santa Sangre. Inspiré et brûlant, Only God Forgives n'est pas foncièrement plus réussi que Drive certes, mais il prolonge sans problème la séduction...
 


jeudi 9 mai 2013

Stoker (2013) Park Chan Wook : Do Not Disturb


Le défi du réalisateur étranger défié, pour ne pas dire engloutie par la machine Hollywoodienne a toujours été, et sera toujours, un point délicat au sein de l'industrie cinématographique. Un tournant se conjuguant parfois avec castration symbolique, liberté menacée et tensons diverses, qui demanderont à l'auteur soit de laisser sa personnalité sur le chemin, soit de singer parfois excessivement une formule déjà connue (on ne compte plus les "auto-remakes").
Alors que le remake de son Old Boy est déjà entamé par Spike Lee, Park Chan Wook emprunte enfin le pont d'or déployé par Hollywood, d'ailleurs la même année que son confrère Kim Jee-Woon : difficile d'aborder tranquillement la rencontre entre le monde impitoyable des studios et celui, très jusqu'au boutiste de Wook, qui n'a eu de cesse d'ausculter l'âme humain dans ce qu'elle avait de plus noire au détour de quêtes vengeresses. Même son Thirst allait à l'encontre de la vague Twilight en opposant aux cachets d'aspirines de Stephanie Meyer, des créatures hyper-sexuées, fiévreuses et sanguinaires.


Définitivement malin, Park Chan Wook évite avec Stoker, tous les pièges tendues par l'industrie : il adopte pour cela un scénario "simple" qui pourrait, dans de mauvaises mains, se transformer en thriller domestique sans grand intérêt, comme, entre de bonnes, en conte dégénéré. Inutile de dire vers quoi tend le résultat final...
Endeuillée le jour de son 18ème anniversaire par la mort accidentelle de son père, India voit arriver dans sa vie la silhouette d'un oncle mystérieux et séducteur, dont les intentions restent particulièrement troubles. Regards lourds, jeux de mains, secrets de polichinelles : la situation s'envenime très vite pour India et sa mère, veuve trop vite charmée par l'arrivée de se mari de substitution rêvée.


L'incroyable générique où chaque lettre semble participer à l'action souligne déjà la singularité d'un projet qui dépasse toujours plus son statut de thriller hitchockien : à la manière de l'élève DePalma, Wook se souvient que l'on peut transcender un point de départ relativement classique par la virtuosité de sa mise en scène, ici fluidifiant une histoire à la finalité particulièrement perverse.

Obsession des raccords, des cadrages parfois étranges, de l'image yoyo et du fétichisme ambiant (où comment une paire de chaussure symbolise le passage de l'adolescence à l'âge adulte) : tout concorde à donner à cette tragédie familiale des allures de fantasme tordu, à choyer la beauté dans le bizarre (la nature semble être un personnage à part) et à faire grandir le vertige. Wook se montre étonnement plus inspiré et plus posé (comprendre moins d'hystérie), tout en préservant la folie galopante de ses personnages (tous ambigus voire tarés), les éclairs de violence sanglants, et la cruauté exquise qui faisait le prix de son cinéma antérieur (fascination pour le thème de la vengeance et des mécaniques tordues).


Et si Stoker se plaît à mettre en avant sa virtuosité avec une poésie déroutante (l'incroyable scène du piano à quatre mains), il n'en oublie pas de diriger un casting digne de ce nom,  confrontant un Matthew Good magnétique (qui aurait pu faire un Norman Bates parfait) à une Mia Wasikowska épatante, weirdos en fleur dont la mine boudeuse et les dérapages presque scabreux nous rappellent au bon souvenir d'une certaine Jennifer Jason Leigh. Kidman, poupée de cire hitchockienne, se retrouve plus en retrait face à ce duo de la mort. Rien qui gâche cependant cette entreprise emplie d'un somptueux venin.


jeudi 2 mai 2013

Evil Dead (2013) Fede Alvarez : La chair est faible

  

On a bel et bien pris l'habitude depuis quelques temps d'accepter l'arrivée de bons nombres de remakes, en particulier vu les multiples réussites qui émaillent à présent le cinéma d'horreur à l'heure du revival. Une habitude telle que ce remake du légendaire Evil Dead a reçu un accueil inverse à celui qu'on réservait en général aux classiques dits intouchables : de la méfiance, on passe à l'impatience généralisée. Tant d'impatience que promo se gênera pas pour s'approprier le buzz avec une affiche racoleuse au possible (the most terrifying film you will ever expérience...) : et si tout ça était un petit peu...trop ?

Au delà du fait que le classique de Raimi, chef de file du "débrouille toi avec tes potes-movie", a été bien trop pompé jusque dans les circuits Z, il ne fallait pas se oublier que Raimi avait déjà entamé le travail avec un Evil Dead 2 d'ailleurs bien supérieur à l'original. Le choix de se laisser aller au second degré décomplexé permettant ainsi à ce carnage forestier de bien mieux vieillir, à l'inverse d'un premier volet dont on admire surtout actuellement la débrouillardise. L'autre gêne, vis à vis de ce nouveau remake, c'est aussi la sortie l'année dernière de Tucker & Dale fightent le mal, et (surtout) de La Cabane dans les bois, qui s'amusaient des codes du cinéma d'horreur et surtout de ceux du film de Raimi, dont ils reprenaient le décor principal. Le défi de donner assez de sang neuf à cette nouvelle monture reste donc assez conséquent. À Raimi d'aller parrainer donc un petit malin (dans lequel il doit sûrement se retrouver), Fede Alvarez, auquel on doit Ataque de Panico, un court de SF déglingué et plein de ressources qui avait fait vrombir YouTube en son temps. Un CV peu négligeable pour ce baptême du feu...


Plutôt que la copie carbone, Alvarez garde la trame de surface et opère de menus détails : ainsi, le plus appréciable sera de faire de sa bande de jeunes, non pas d'énième fêtards, mais un groupe réuni pour le sevrage de leur amie junkie. Une dramatisation à double tranchant, car peu effective : les personnages finissent par rester de la chair à canon, autant que ceux de l'original, et malgré toutes les horreurs qui défilent à l'écran. Paradoxal.

En matière de débordement et d'approche, Alvarez se grille pourtant dès une introduction massive et hystérique, symptomatique d'une industrie horrifique trop occupé à choquer à tout prix son auditoire. Si la suite se rattrape en évitant les jump-scares de rigueur, l'étalage de mutilations hallucinantes (ça se plante des clous dans la gueule, ça s'arrache la mâchoire, ça lèche des cutters...) et de gore cradingue confirment toujours plus le recours à une horreur graphique visant à en faire toujours plus. Car, malgré le premier degré affirmé, le Evil Dead nouvelle génération a un gros soucis : il ne fait absolument pas peur. Et la plastique irréprochable de l'ensemble, l'exploitation maligne du décor, et le soin de la réalisation n"y changent rien : on n'est guère surpris ou ébranler, si ce n'est par la qualité indéniable des maquillages.


Ce côté fan service, jusque dans la reprise de motifs célèbres (la tronçonneuse, le collier, le livre des morts, la main possédée...) a beau se dérouler dans le plus grand des respects, il n'est jamais aussi intéressant que lorsqu'il prend ses propres libertés : durant les dernières minutes, proprement apocalyptiques, Elvarez prend enfin le taureau par les cornes et improvise, même s'il se rapproche très ouvertement de The Descent. Et ça marche. Or, on était bien en droit de savourer la même impression durant tout le reste du métrage, se réduisant surtout à une "jolie" boucherie...

vendredi 26 avril 2013

Black Emanuelle (1975-1982) : Femme Libérée


Recette bien connue, la déclinaison d'un grand succès par ces petits malins de ritals s'est acoquinée à tous les genres possibles. Alors que la belle Emmanuelle de Just Jaeckin part frétiller à Bangkok et s'octroie une suite l'année suivante, l'Italie va offrir sa réponse au succès français : il débauchent une jolie figurante d'Emmanuelle 2, une superbe indonésienne du nom de Laura Gemser et en font leur Black Emanuelle (et avec un seul m pour éviter tout problème de droit).
Moins éthérée et moins candide que son modèle, Gemser éblouit à son tour par son naturel et sa beauté lumineuse, régulièrement mis à mal par une série de films s'affranchissant de nombreux tabous. Lorsque Joe d'Amato, devenant progressivement le pape du Hard italien, s'empare de la déesse, il transforme les leçons de plaisirs en film d'aventures trash, faisant de Black Emanuelle une héroïne bien plus intéressante que sa cousine hexagonale ! Une escapade dans un cinéma bis qui ne connaissait aucune limites : tour d'horizon...



* Black Emanuelle en Afrique / Emanuelle Nera (1975) Bitto Albertini :
Il fallait donc lancer la belle Emanuelle sur la route du vice, et pour ce, autant commencer par ce qui se fait de plus exotique : l'Afrique. A y regarder de plus près, et hormis le fait que la jeune Emanuelle ne soit pas mariée, l'intrigue est très largement empruntée au film de Jaeckin : tout comme son homologue française, Emanuelle zone dans un hôtel bourgeois à l'étranger et y découvre le plaisir charnel, en l'occurrence ici auprès d'un couple aux moeurs libertines (comptant d'ailleurs une Karine Schubert bien peu mise en valeur par sa coupe de garçonne fatiguée). Reporter, Emanuelle explore la région et photographie tant qu'elle peut, quand elle ne couche pas avec quelqu'un (et si ce n'est pas elle, quelqu'un d'autre s'en chargera !).

Tout ça est léger, très léger : la fantaisie sordide d'Amato n'a pas encore pris place dans l'univers de Black Emanuelle, et il faut se contenter de voir évoluer la belle Laura Gemser dans des décors de cartes postales, très souvent en compagnie de Gabriele Tinti, son mari à la ville qui restera fidèle au poste sur le reste de la saga. A défaut d'être trash, ce premier opus est très régulièrement caviardé d'inserts hard totalement hors propos (la doublure de Gemser a bien cinq ou dix kilos en plus...), le tout enrobé dans un esprit d'une finesse incomparable (le raccord pompe à essence/pénétration, ooooh mais dites moi...). C'est trop peu, hélas. Mais les aventures de la jolie métisse ne fait que commencer : Gemser ne fut cependant pas concernée de suite ; alors que le flambeau est repris par d'Amato, Albertini tourne dans son coin un piteux Emanuelle Nera 2, qu'on passera gentiment sous silence. Pas fatigué, il signe même en 77 Yellow Emanuelle !



* Black Emanuelle en Orient / Emanuelle Nera : Orient Reportage (1976) Joe d'Amato :
Si le très bisseux Joe d'Amato prend ici le relais, il n'en reste pas moins que cette première suite est la plus mauvaise de toutes ! Les festivités, sans surprise, se déroulent entre la Thaïlande (avec ses fameux massages) et le Maroc, le tout agrémenté des habituelles orgies/scènes saphiques/scènes d'amour dont la série Black Emanuelle a le secret. Si on pouvait excuser la platitude du premier volet qui se contentait de mettre en route la machine, on se surprend à voir un d'Amato bien gentillet et pas encore taraudé par ses obsessions morbides et poisseuses. Reste une faute de goût assez ahurissante pour être signalée : une scène de viol où Emanuelle, attrapée par une poignée de gardes patibulaires, finit par accepter son sort et remercier ses ravisseurs !! Très classe...



* Black Emanuelle en Amérique / Emanuelle in America (1977) Joe d'Amato :
Avec ses tendances bien mal placées comme il faut, Joe d'Amato avait compris qu'il fallait pimenter les aventures de sa belle héroïne en la parasitant de situations de plus en plus incongrues, faisant glisser le graveleux vers le scabreux, puis définitivement vers l'horreur. La douce se lance dans des missions visant à infiltrer des demeures bourgeoises pas très nettes, et dont elle compte bien dévoiler l'envers du décor. Au delà des trafics habituels (femmes, armes....) et frivolités de rigueur (dont une scène de triolisme lesbien dans une piscine et une partouze dans un palais vénitien), on passe tout de même à une autre étape : d'Amato ne se gêne pas de franchir la barrière de la zoophilie (avec des soins non simulés prodigués à un cheval surexcité) puis du gore, avec une insistance inattendue sur des vidéos snuffs (fake évidemment).

Fugaces mais diablement marquantes, ces excursions vers l'horreur ne font pas de cadeaux, véritables échantillons infernaux et muets qui dépassent en sadisme certaines scènes de Cannibal Holocaust ou de Salò : même le réalisme estomaquant des maquillages dénotent avec le gore plus amateur auquel nous habitue souvent Amato. Fini les globes-trotters de rêve, d'Amato nous renvoie aux heures décadentes du Mondo, qui nous rappelait que notre planète était un enfer à ciel ouvert. Mais le ton de l'épilogue se permet aussi quelques échappées, se moquant ouvertement de l'exotisme toc dont la saga Black Emanuelle aime généralement se repaître !



* Emanuelle chez les cannibales / Emanuelle e gli ultimi cannibali (1977) Joe d'Amato :
Si le précédent opus ne se teintait d'horreur que dans sa dernière partie, qu'à cela ne tienne : ici d'Amato croise Emanuelle avec le cannibal-flick, très en vogue en Italie. On commence donc à New-York (comme souvent), notre héroïne sans peurs s'infiltrant dans un asile où il ne se passe pas des choses franchement catholiques. Quelques heures plus tard, la voilà débarquant en Amazonie à traverser une jungle qui a la saveur du danger ; méchant serpent, sables mouvants, trafiquants louches...et cannibales bien sûr. Résultat, une nonne se fait arracher un téton et cette gourmande de Susan Scott (ici très en forme) se fait dépecer : farfelu, racoleur et épicé, ce cross over déroutant a tout du plaisir coupable.




* Vicieuse Emanuelle / Velluto Nero (1976) Brunello Rondi :
Entre ses retitrages semant le doute (en dvd, il fut rebaptisé Black Emanuelle, White Emanuelle, qui est le titre d'un autre sexploitation de la même époque surfant sur le même filon) et la présence de Laura Gemser dans le rôle d'Emanuelle, ce Velluto Nero se l'a joue fausse suite l'air de rien, comme le piètre rape and vengeance Emanuelle, Queen of Sados (avec toujours Gemser). Devant l'objectif, et non derrière comme à son habitude, Emanuelle prend la pose en Egypte dans un second rôle se frayant un chemin dans des chasses-croisés sulfureux en plein désert. Il faudra donc tisser un lien entre la belle, une bourgeoise nymphomane et ses deux filles plantureuses (dont la superbe Annie Belle, qui fut en tête d'affiche de deux sous-Emmanuelle de la même époque : Annie et la fin de l'innocence et Laura, adapté justement d'Emmanuelle Arsan !), des gourous de pacotilles (incarnés par Al Cliver et Feodor Chaliapin) et un photographe aux tendances vaguement nécrophiles. S'il se rattache très vaguement au reste de la saga, il n'en reste pas moins (et curieusement) l'un des meilleurs !

Tourné dans un scope sublime avec le scénariste attitré de Fellini aux commandes, le résultat joue la carte de la ballade ellegiaque et morbide, où viennent s'incruster des scènes de rites étranges aux confins du fantastique. Sans compter des scènes de shoot photos hallucinantes, où la belle Emanuelle est priée de s'acoquiner avec des charognes et des cadavres encore chauds ! Envoûtant, fou et relevé par un superbe score, c'est bien la perle noire de cette saga.



* Black Emanuelle autour du monde / Perché violenza alle donne ? (1977) Joe d'Amato :
 Décidément très motivé par le tournant trash qu'il vient d'opérer, Joe d'Amato signe et persiste sous un motif vaguement féministe : les femmes s'en prennent plein la gueule, c'est moche, et Emanuelle compte bien s'occuper de tout cela. Un prétexte pour s'appuyer sur des humiliations sexuelles en tout genre (dont des viols zoophiles, merci au serpent et au berger allemand, tous deux très motivés !), d'un harem de pacotille en passant par les méchants chinois sadiques et des plans glauques new-yorkais où les clochards viennent se défouler sur de la viande fraîche. Un racolage évident qu'il vaut mieux prendre au second degré, où l'on passe d'une scénette à une autre sans parfois se soucier des ruptures de ton abyssales (dont l'intervention d'un freaks queutard tout droit sorti d'un giallo).



* Emanuelle et les collégiennes / Suor Emanuelle (1977) Giuseppe Vari :
Une nouvelle pause pour Emanuelle dans cet épisode qui ne reprend d'Emanuelle que son nom ! À l'inverse du très malsain Velluto Nero, Suor Emanuelle surprend par les distances qu'il prend vis à vis du reste de la saga ; mais des distances étonnement bénéfiques ! Bonne soeur impassible et glaçante, Soeur Emanuelle s'en va discipliner une adolescente délurée et nymphomane dans un couvent perché quelque part en Italie. Réalisé par un habitué de la sexy comédie qui a décidé ici de mettre la pédale douce du côté humour gras, Emanuelle et les collégiennes reste à ce titre la plus lumineuse (bien qu'une touche de sadisme vient égayer l'épilogue) et la plus émoustillante des aventures d'Emanuelle,  plongeon rafraîchissant dans l'univers de la nunsploitation.



* Emanuelle et les filles de Madame Claude / La via della prostituzione (1978) Joe d'Amato :
Alors qu'Emanuelle était elle-même un dérivé de l'héroïne de Just Jaeckin, voilà que d'Amato se permet un cross over avec Madame Claude, qui fut justement le troisième film érotique du Papa d'Emanuelle après Histoire d'O ! Bien que décidé jusqu'ici à offrir une tournure épicée aux aventures de la reporter, le résultat est pourtant bien décevant, offrant d'abord un voyage coquin au Kenya (où Emanuelle et sa copine partage tout et gambadent dans la savane entièrement nues) avant de revenir sur des affaires de prostitution hélas bien mornes. Seul le compositeur Nico Fidenco (qui signe son score le plus disco) et Laura Gemser (qui finira le film en offrant son corps à tout un équipage !) semblent encore vivants dans cette affaire.



* Révolte au pénitencier de femmes / Emanuelle fuga dell'inferno - Pénitencier de Femmes / Violenza in un carcere femminile (1982) Bruno Mattei & Claudio Fragrasso :
Le WIP était donc le dernier bastion du cinéma d'exploitation que la douce Emanuelle n'avait pas exploré : ce sera donc le cas, dans un dernier voyage au bout du bis...et plutôt deux fois qu'une ! Car, fait curieux, Bruno Mattei et Claudio Fragrasso s'accordèrent le temps de ces deux films quasi-identiques, et d'ailleurs tout aussi médiocres. Dans tous les cas, cette aventure pas vraiment glamour au fond de cellules crasseuses (où Emanuelle s'infiltre dans le but de dénoncer des pratiques honteuses) se donnent à fond dans le sexe et la violence : état de siège barbare, combat excrémentiel, rats grignoteurs...le cahier des charges du bon WIP de familles est remplit scolairement, et comblera sans doute quelques amateurs du genre, bien qu'on pouvait aisément se tourner  à la même époque vers des perles du genre bien plus gratinées, comme le dyptique de Oswaldo Del Oliveira (qui réalisa d'ailleurs un sous-Emmanuelle intitulé sans ambiguïté A filha de Emmanuelle !) Bare Behinds Bars et Amazon Jail.

vendredi 19 avril 2013

Clip (2012) Maja Milos : Le Péril Jeune



Force est pourtant de constater que la volonté de choquer s'est diluée à présent dans le cinéma d'auteur, qui se rassasie ouvertement des perversités du monde. Mais ce n'est pas le vague parfum de scandale qui émane de Clip qui surprend le plus, mais plutôt sa continuité troublante avec une autre odyssée teen sulfureuse : un certain Spring Breakers. Non pas dans le traitement, mais dans le constat qu'il dresse, dans les images qui illustrent les quelques jours d'une nymphette serbe...

Le premier mot qui viendra à la bouche c'est évidemment Larry Clark, le roi incontesté de la dérive adolescente, lui-même lié pertinemment à Harmony Korine. On y retrouve l'approche quasi-documentaire, le gommage total de toutes concessions, la sexualisation du corps adolescent mais aussi le choix de se confronter à un rejet évident, de subir l'ultime outrage : tout y est.
Et tout cela se profile sur une trame, qui pourrait continuer encore et encore : l'on suit la vie de Jasna, une adolescente de 16 ans ne donnant un sens à sa vie que dans les soirées arrosées, les prises de drogue et le sexe.


Là où Korine privilégiait un ton hallucinatoire et quasi-onirique, la jeune Maja Milos reste plus terre à terre et ne perd pas une miette des beuveries et des errances de son héroïne qui, comme les belles garces de Spring Breakers, provoque un curieux mélange de fascination et d'antipathie. Que le film se déroule en Serbie ne change pas grand chose (si ce n'est un background local plus amer) : il pourrait aussi bien se passer en France, au Brésil, en Angleterre...

Jasna est l'esclave consentante d'un mouvement élevant les plaisirs élégiaques au rang le plus vulgaire, où la pudeur, le respect, et la beauté semblent définitivement bannis de tout vocabulaire. Génération Nabila, où le moindre geste passe par les smartphones, où chaque moment s'encode en avi ou en mkv, poussés un peu plus par l'envie de se voir, d'être vu et de se revoir. C'est le royaume des duck faces, l'empire du string et du gloss, le règne des jambes écartées.


On retrouve cette même "aspiration par le vide" que chez Korine, et les même moyens de régresser par les excès les plus sauvages : les nombreuses scènes de fellation non simulées renvoient volontairement à la banalité crasse du porno, à son obscénité sous vide. Car le porno, c'est aussi la culture fondatrice des jeunes protagonistes du film, où la fille/femme, fière d'être libertine et d'exhiber son corps, oublie qu'elle en devient un objet, un fantasme malléable. Les scènes de sexe entre Jasna et son petit copain soulignent toute la portée de ce fonctionnement, aussi bien quand l'héroïne se réduit au rang de chienne en collier, que lorsque son copain se masturbe non en pas en l'a regardant, mais en mattant la vidéo qu'il a sous ses yeux.


Ce qui rend souvent Clip fascinant et même d'autant plus grave, ce n'est pas son racolage volontaire, mais ses scènes familiales, ruptures de tons obligatoires où l'on comprend que Jasna se sert de ses excès pour oublier une réalité trop triste ou trop banale, devenant odieuse avec ses proches et se privant de toutes émotions. La mécanique du fantasme, plus alléchante, moins complexe, l'a entraîné.

À la réalisatrice de déceler alors ce qu'il y a derrière ces images ordurières, de savoir si les sentiments peuvent encore perdurer : l'amour, la jalousie, la peur de la perte, la nostalgie...tout ça est encore là quelque part, mais noyé dans la fureur et l'obscénité.

jeudi 11 avril 2013

Twin Peaks (1990/1992) David Lynch : The Girl Next Door

 
"- Do you think that if you were falling in space...that you would
slow down after a while or go faster and faster ?
 - Faster and faster, and for a long time, you wouldn't feel anything. And then you'd burst into fire. Forever. And the angels wouldn't help you, because they've all gone away..."
 Nous voilà au début des années 90 : David Lynch troque le velours bleu avec les rideaux rouges, débauche la télévision et tourne une page ; Laura Palmer passe l'arme à gauche : Twin Peaks naît.
Ce que Lynch sous-entendait dans Blue Velvet (une bourgade de rêve bâtie sur des cauchemars) il l'exploite d'un bout à l'autre dans sa série révolutionnaire, annonçant l'émergence d'un nouveau standard télévisuel, ce qui débouchera - Fox l'avait bien compris - lentement mais sûrement sur un certain X-Files. Car en effet difficile de ne pas voir un véritable défi dans le mariage entre l'univers barré de Lynch et la télévision, si peu encline à l'expérimentation et aux audaces. Lynch l'emporte, malgré quelques concessions, et ouvre une porte vers de nouvelles possibilités...

Il faut dire que Lynch a bien assaisonné les téléspectateurs par une formule banalisée mais à l'efficacité toujours démontrée : le whodunit. Tout comme l'oreille coupée de Blue Velvet, le corps glacé et plastifié de Laura Palmer, glissant sur son Styx, soulève assez d'effroi, de fascination et de questionnement pour accrocher le spectateur le plus lambda. La mélancolie qui frappe la ville de Twin Peaks, n'en est d'ailleurs que plus touchante, flèche assenée au coeur d'un havre de paix venant de perdre un de ses oisillons. Du moins, le pense t-on...


À Lynch donc de jouer sur son modus operandi favori, à savoir la destruction des apparences, qu'il n'a jamais poussé aussi loin qu'ici, faisant de chaque maison coquette un nid à névroses inépuisable. Laura Palmer n'est qu'un effet papillon moribon, révélant toutes les failles d'une société trop polie pour être honnête. Si le fil rouge glace le sang, les personnages vedettes - Dale Cooper, son magneto et ses cafés en tête - tirent plus vers le comique et les archétypes en tout genre (Donna l'oie blanche, Léo le méchant, James le beau rebelle, Lucie la gentille cruche, Audrey la peste...).

Mais alors qu'un soap idiot semble s'afficher sur chaque télé allumée à Twin Peaks, l'évidence saute rapidement aux yeux : Twin Peaks est un pure soap, avec ses mensonges, ses coucheries, ses rebondissements improbables, ses amourettes, ses coups bas, le tout parasité par le génie Lynchien qui consiste à nous faire oublier tout cela par la bizarrerie des situations, son cast génial et des ruptures de tons aberrantes. Il fallait en effet du cran pour proposer au public une série gorgée de tant d'éléments surréalistes (énigmes zarbies à tous les étages), effrayantes (les apparitions de Bob) ou lyriques à en perdre pied (les scènes musicales au Bang Bang Bar, cabaret paradoxal où les chansons de Julee Cruise semblent canaliser toute la tristesse du monde). Toujours sous cet angle, les scènes dans la Black Lodge, dimension parallèle où le temps éclate et les morts se mêlent aux vivants, semblent ainsi appartenir à Eraserhead, trouvant d'ailleurs un point d'orgue dans un dernier épisode sérieusement allumé.


Inachevée, la série s'épuise en raison de son concept à retardement : le coup fatal sera porté lors de la seconde saison, où Lynch révéle - sous pression - l'identité du tueur de Laura. L'épisode en question, le septième, ira aussi loin que possible dans la violence et le désespoir. 
Un traumatisme qui débouche sur une porte ouverte, laissant le reste de la saison élargir les sous intrigues (pas toujours intéressantes) et voir la plupart de ses aspects soap se retourner contre elle. Même l'arrivée de Windom Earle, un bad guy dégénéré digne d'un Joker sans maquillage, peine à relancer l'intrigue. Lynch, trop occupé à tourner Sailor & Lula, se relève bien moins concerné par son joujou, auquel il ne donnera pas de troisième saison malgré les supplications des fans. Mais mieux que cela, il offre à Twin Peaks une préquelle cinématographique, un fabuleux Fire Walk With Me relatant les sept derniers jours de Laura Palmer.


Mal accueilli voire lapidé, il n'en reste pas moins un des chefs d'oeuvres de son auteur, à la fois pièce manquante de la série et fausse conclusion bouleversante. Loin des studios de télé, Lynch prolonge le plaisir avec une mise en scène evidemment bien plus léchée, quitte à se permettre ce qu'il ne pouvait pas montrer à la télé (l'hallucinante scène d'orgie au relais par exemple). Difficile d'imaginer en effet sur petit écran le calvaire et les dérives d'une jeune lycéenne cocaïnomane, princesse le jour et pute la nuit, qui brûle sa vie en rêvant sa mort.
Indépendamment de la série, le film fonctionnera étrangement (mais probablement) pour les non initiés (de nombreux éléments se rapportant à la série ont été d'ailleurs sucré), peut-être autant que les derniers Lynch en date ; les connaisseurs se régaleront cependant, à condition d'accepter la noirceur vertigineuse du récit, qui se débarrasse de toute la légèreté de la série (et de beaucoup de ses lieux communs, comme le fameux Hôtel du Grand Nord). Sans barrières, Lynch nous renvoi en pleine gueule l'horreur du destin de Laura, tragédie sordide (et incestueuse) digne du pire des faits divers crapoteux.


Hallucinée voire Zulawskienne, Sheryl Lee marque au fer rouge sa candeur accablante, ange déchu étrangement conscient de sa condition (et donc d'autant plus touchante). Dans ce destin sans espoir, dans ce reflet d'étoile morte, on retrouve les germes du défunt projet qui avait lié David Lynch et Mark Frost sur la mort de Marilyn Monroe, et donc un talent tel qu'il réussit à rendre une belle inconnue aussi poignante que la star mythique. 

Twin Peaks, c'est le Lynch que nous connaissons, avec son humour absurde, ses cauchemars prêt à nous sauter à la gorge, ses dimensions obscures, ses larmes qui coulent, mais surtout ses créatures aux coeurs écorchées, telle Laura, proche cousine de Dorothy Vallens ou de Diane Selwyn.
Dans ses dernières minutes, Fire Walk With Me résonne comme une mélodie lointaine se perdant dans l'espace, comme un épitaphe brûlant qui vous frappe le coeur. Même encore une vingtaine années plus tard, peut-être même plus...


mardi 19 mars 2013

L'Enfant Miroir (1989) Philip Ridley : Le Garçon et la Mort


Il y avait sans doute quelque chose dans l'air dans le cinéma de la fin des années 80, en tout cas quelque chose de suffisamment révélateur et lourd pour que, aux quatre coins du monde, l'on vit apparaître de si étranges portraits sur l'enfance, tous baignant dans une matière plus faite de cauchemars que de rêves. Citons Celia, Paperhouse, Parents, Léolo, Laurin, La compagnie des loups (et sa continuation The Magic Toyshop) ou bien cet Enfant Miroir, retitré agressivement en vidéo L'Enfant Cauchemar. Plus racoleur, plus vendeur, mais trompeur aussi.


Oeuvre intense et discrète, L'enfant miroir fait naître le talent d'un auteur fasciné et fascinant, Philip Ridley, sortit récemment de sa longue traversée du désert avec un barkerien Heartless. Le ton, plus urbain et plus moderne, dissimule assez bien la vraie nature du bonhomme, dont les premières (et uniques) oeuvres de cinéma l'apparentaient davantage à un disciple de David Lynch. Là où l'analogie est plus intéressante, c'est que l'un ne singe pas l'autre, loin de là.

Les deux hommes ont dû d'ailleurs vénérer et imiter à leur manière La nuit du chasseur, grand classique du bizarre, du beau et l'insaisissable, qui élevait le drame et le thriller au stade de pure cauchemar de gosse. L'équilibre entre la fantasmagorie et la violence du réel, dissimulée derrière de vaines apparences (la fameuse american way of life qu'on aime piétiner), trouve ainsi sa place dans L'Enfant Miroir, qui ne dresse qu'un vague repère temporel (les années 50) pour ériger au final une fable cruelle et intemporelle.


Quelque part aux États-Unis donc, le petit Seth passe son temps à parcourir les champs de blés, dans une zone rurale dépouillée et mortifère, télescopant les horizons de Magritte ou de Grant Wood (en particulier son fameux American Gothic). Entre deux jeux interdits, le bambin se trimballe entre une mère fanatique et hystérique, un patriarche honteux, et un frangin revenu fraîchement de la guerre (un tout jeune Viggo Mortensen en simulacre de James Dean ténébreux et abîmé).

Une cellule fragile, ou les repères moraux vacille d'un jour à l'autre, entre les croyances hostiles et les non-dits. Seth reflète à sa manière la folie de ceux qui l'entoure, et réinterprète alors malgré lui les névroses du monde des adultes (la frustration, le deuil, la honte, la vieillesse...). Une réinterprétation qui ira jusqu'à la tragédie (grand thème central de l'oeuvre de Ridley), possédé par l'idée que sa triste voisine est une vampire (très inquiétante Lindsay Duncan, dont le monologue final en scotchera plus d'un), et voyant dans un foetus en décomposition un ange tombé du ciel.


S'il fallait dresser une autre similitude avec l'univers Lynchien, c'est la bizarrerie latente et la menace sourde qui imprègnent toutes les images du film, les symboles qui se chuchotent et les étrangetés qui se gardent de toutes explications.
Face parfois à l'incongruité ou à l'horreur des situations, Ridley réplique par un lyrisme ébouriffant, que la musique (hélas jamais commercialisée à ce jour) de Nick Bicat souligne avec une ardeur et une passion incroyable. Un très grand film.

Le film est à (re)découvrir le 31 Mars au cinéma Comoedia à Lyon, dans le cadre de la rétrospective Évanescente Innocence du festival Hallucinations Collectives : http://www.hallucinations-collectives.com/?saison=2013