dimanche 17 août 2014

Pique-Nique à Hanging Rock (1975) Peter Weir : Les (très) belles heures

"What we see and what we seem are but a dream, a dream within a dream"
Partout ailleurs dans les 70's, le cinéma d'exploitation fait des ravages : les dents acérés, prêt à bondir, l'Ozploitation (terme pour designer le cinéma d'exploitation australien) faisait doucement craquer son œuf avec des œuvres rugueuses qui annonçaient les folies à venir (l'éprouvant Wake in fright ou encore Night of Fear, qui annonçait malgré lui Massacre à la tronçonneuse). De son côté, Peter Weir prend son temps et calme le jeu : au milieu d’œuvres inquiétantes et pessimistes comme Les voitures qui ont mangé Paris ou La dernière vague, et avant son escapade hollywoodienne, il s'offre le temps de composer un curieux poème élégiaque répondant au doux nom de Pique-Nique à Hanging Rock.


Se dressant au milieu du bush australien, le lycée Appleyard semble surgie de l'Angleterre Victorienne : on y éduque une tripotée de jeunes filles, qui scintillent à loisir dans ce no man's land aride. Le vingtième siècle est à ses balbutiements et nous voilà le jour de la Saint-Valentin : avec une douceur appliquée, les jeunes élèves récitent à haute voix leurs lettres d'amour le temps d'un moment suspendu. Rêve éveillé, promesse d'une sortie scolaire, dernières heures.
On les envoie alors gambader au pied du mont Hanging Rock, dans une nature sauvage et sèche qui tranche avec la préciosité de l'établissement. Là-bas, une transe paisible s'installe : les mots perdent (ou gagnent-ils?) leur sens, les montres s'arrêtent, les corps s'assoupissent. Trois élèves, ainsi qu'un professeur, ne reviendront jamais de ce séjour.


À la première vision, il n'est pas toujours évident d'accepter l'entreprise de Weir, qui repose entièrement sur un mystère non résolu. La tristesse, la terreur, la frustration : le spectateur en restera au même stade que les personnages témoins, qui ne sauront jamais et voient leur petit microcosme s'effriter sous le poids des non-dits. Tout n'est qu'un gigantesque point d’interrogation.
Bien sûr, Weir se plaît à égratigner l'univers impeccable du lycée Appleyard, dirigé par une vieille fille accablée par la réputation de son établissement. Une mascarade aristocrate qui ne cache en rien les fêlures et les violences qui s'y déroulent dans l'ombre.


Symboliquement, Pique-Nique à Hanging Rock vise la discrétion : le spectateur s'imaginera ce que bon lui semble, mais aura à évincer toutes solutions raisonnables (mauvaise chute, kidnapping...) : l'aura surnaturel de Hanging Rock (filmé quasiment comme une divinité immobile) étant bien trop prégnante. De nombreuses phrases se délogent de leur banalité apparente pour mieux hanter, résonnant comme autant de clefs possibles au mystère. Doit-on y voir la revanche des terres aborigènes, avalant la civilisation qu'elle ne désire pas ? Y deviner la présence d'esprits ou d'aliens ?

Dans une certaine mesure, la lecture la plus intrigante est sans doute celle se référant à une majestueuse métaphore sexuelle, qui se laisse entrevoir à travers une série d'images intrigantes (les strip-tease pudiques écorchant le puritanisme affiché, la peur du viol hantant toutes les bouches, les désirs renfermés...) mais jamais pleinement innocentes. Et si Miranda, une des disparues, petit ange de Boticelli faisant tourner les têtes, savait exactement ce qu'elle faisait en bravant les interdits : franchir la limite, s'agripper aux imposantes roches phalliques (qui semblent alors tout observer), explorer les grottes utérines et s'y glisser voluptueusement à jamais. Tout est là.


Aujourd'hui, le film de Weir n'a pas bougé, intacte dans sa torpeur et beauté cristalline. Des réalisatrices comme Lucile Hadzihalilovic ou Sofia Coppola y ont vu une source d'inspiration intarissable, et les questions sont encore là, dans ces plaines où les flûtes de Zamfir soufflent toutes les énigmes du monde. À ce jour, il reste sans aucun doute comme le plus beau film sur le mystère, sa douceur et son effroi.
"Everything begins and ends at the exactly right time and place"


mardi 12 août 2014

[Let's Play] Déclaration d'indépendance : 15 OVNI du jeu vidéo indé


Avec GOG ou Steam, anciens et nouveaux jeux se mélangent, dégringolent et se succèdent à un rythme effréné. Parmi eux, une nouvelle vague de jeux indépendants, qui tente de s'imposer dans le monde impitoyable du jeu vidéo : bizarres, inconvenants, expérimentaux, hilarants...ils ne font rien comme les autres, et c'est sans aucun doute pour ça qu'ils méritent - parfois plus - un coup d'oeil. Et pour moins de 15 euros, certains redonnent clairement foi dans l'industrie vidéo-ludique. Suivez le guide :

* Gone home (2013) The Fullbright Company : Nous sommes en 95 ; Katie rentre chez sa famille après quelques voyages estudiantins. En guise d'accueil chaleureux, elle ne trouve que la grande maison familiale vide. Dehors, l'orage gronde et la maisonnée est plongée dans l'obscurité... D'un point de départ de survival horror très "indé" (ça tombe bien me direz vous), Gone Home dévie, se métamorphosant en quête intimiste et déceptive qui fait plus part à la nostalgie qu'aux frissons (que le joueur finira par s'inventer). Et même s'il serait mentir de reconnaître que le récit déployé soit renversant, on y resonge volontiers, avec cette sensation presque vertigineuse d'avoir plongé dans un quotidien qui n'était pas le notre. Une très belle expérience.


* Jazzpunk (2014) Necrophone Games : Dans un univers de carton-pâte où tous vos congénères ressemblent à des pions, vous voilà projeté dans une intrigue d'espionnage qui n'a, et n'aura, ni queue ni tête. Il est assez délicat de parler du cas Jazzpunk, ovni certes court mais rempli à ras bord d'easters eggs et de gags non sensiques que n'auraient pas renié les Monty Python. Vous aurez donc l'occasion de faire des combats de coussins, d'allumer un mixer jacuzzi, d'incarner un chat féroce, de vous travestir (pour ensuite faire des bisous à tout le monde), de jouer à un jeu de pizza horrifique ou de flinguer des mariés avec une bouteille de champagne. Et si tout ça vous semble flou ou improbable, c'est normal. Soyons clair : Jazzpunk est sans doute le jeu le plus drôle de l'année, et sans doute au delà.



* Nidhogg (2014) Messhof : Qui a dit qu'un jeu de combat avait besoin d'être beau ? Alors que sur les consoles de next-gen, le genre peine à bouger ses fesses, Nidhogg croise plates-formes et jeu de duel (façon cape et épée) dans un résultat à la fois bizarre et exaltant. Dans un pixel art jamais avare en détails incongrus, il faudra courser et éliminer un certain nombres de combattants dans des tableaux déglingués, mais à l’énergie et à la violence redoutables. Comme si Barbarians, sous l'influence d'Alexandre Dumas, se retrouvait shooté au LSD.


* The Stanley Parable (2013) Galactic Cafe : Vous voilà dans la peau de Stanley, un bureaucrate qui adore sa vie et son boulot horriblement répétitif. Un jour, tout s'arrête, et l'on doit aller plus loin que son bureau pour découvrir le pourquoi du comment, ou presque. Une voix off au flegme éloquent commente aussi bien vos faits et gestes que votre chemin à suivre : reste à savoir si vous avez envie de l'écouter...ou pas ! Malgré ses airs de fable à la BrazilThe Stanley parable pousse le bouchon un peu plus loin et joue la carte du conte méta, dont l'issue sera forcément différente selon les chemins empruntés. Nanti d'un humour savoureusement décalé, baignant dans une atmosphère alternant douceur et bizarrerie, l'expérience n'est pas sans rappeler un certain Portal, balayant la froideur apparente par l'absurdité, et surtout par pas mal d'intelligence. Même sa démo cache en réalité un niveau alternatif qui résume assez bien la nature maligne et imprévisible du soft.


* Hotline Miami (2012) Dennaton Games : Objet aussi défoulant que malsain rapidement labellisé "culte", Hotline Miami a trouvé habilement le moyen de surfer sur la vague rétro 80's, entre palmiers fluos et vidéo-club borgnes. Piochant autant du côté de Drive que de Killing Zoe, le jeu des petits malins de Dennaton contourne l'aspect primaire de ses graphismes par une violence outrancière, où l'on traverse masqué des bâtiments dans l'espoir d’exécuter sauvagement des malfrats peu recommandables. Tendu, énergique et barbare comme une bonne vieille série b, le résultat est épatant.


* Divekick (2013) One True Games Studios  : Un peu vu de haut en raison de son potentiel parodique, Diveckick est peut-être le jeu de combat le plus original et le plus drôle vu depuis...ben justement, on cherche. Ici, il suffit de deux touches pour mener le combat, forçant le joueur à trouver toutes les tactiques possibles pour sauter et choper son adversaire en un coup. Le tout avec des personnages recyclant les stéréotypes du genre (chinoise hystérique, thug sensible, chuck norris du pauvre, loup-garou viril...) avec un humour aussi absurde qu'efficace.


* Goat Simulator (2014) Coffee Stain Studios : Une grosse blague visiblement très inspirée des lolgoats du net et qui offre donc l'occasion de se glisser dans la peau d'une chèvre. Pas question de suivre le troupeau, ici on est pas loin d'une version animalière (et beaucoup plus sympa) de Postal 2 : aucun objectifs donc, si ce n'est de tout piétiner, tout détruire, tout visiter et...tout lécher ! Le délire tourne court, mais amuse bien par son côté régressif et WTF (il suffit de voir le trailer, parodiant celui très célèbre de Dead Island, pour s'en convaincre). En d'autres terme : un vrai jeu de petit con, mais plutôt soigné.


* The forest (2014) Endnight Games : La mode du survival aidant, les développeurs indépendants n'échappent pas à la règle : bien qu'encore inachevé (en early access donc), The forest impressionne assez par son esthétique crépusculaire et poisseuse rappelant les moments les plus éprouvants de The descent ou de Cannibal Holocaust ! Après un crash dans la jungle et le kidnapping de votre fils (ça c'est pour le petit côté La forêt d'émeraude...), on doit alors survivre coûte que coûte dans une jungle hostile aux autochtones voraces. Sans doute inspiré par le virage violent du dernier Tomb Raider, le soft en amplifie le côté survival, avec stockage de nourriture, construction d'abri...la terreur en plus.


* Viscera Cleanup (2013) RuneStorm : Dans l'espace, personne ne vous entendra...récurer. Ainsi pourrait se résumer ce jeu hautement improbable vous chargeant de nettoyer moult stations spatiales et autres labo qui ont vu des jours meilleurs. Quant C'est du propre rencontre Dead Space dans un soft sans enjeux (les tâches ne changent pas et il n'y a pas de durée de vie à proprement parlé) mais curieusement soigné. Si l'idée reste drôle, laver les sols crado et se prendre les pieds dans les seaux se révèlent aussi amusants que dans la réalité : c'est à dire pas du tout. Et malgré ça, on ne peut s'empêcher de rester fasciné par la chose.


* Proteus (2013) Ed Key : Cousin mutant de Dear Esther (un jeu contemplatif aussi beau que mortellement ennuyeux) Proteus se pose sans aucun doute comme le cas le plus abstrait et le plus expérimental dans le sillage des "walking simulator" (que certains seraient tenté de qualifier de "non-jeu"). Sans scénario, ni explication, nous voilà projeté sur une île déserte, où les saisons défilent et la nature s’éveille petit à petit. Pas d'action, pas de personnages tiers, le tout dans des décors en pixel art aux couleurs saturés, tendant vers une expérience proche de l'objet d'art interactif ou du poème virtuel. Au joueur de se laisser bercer par les nombreux sons et l'étrange temporalité, les petits détails incongrus et les respirations de l'île. Une œuvre zen comme on en voit pas tous les jours.


* Crypt of the necrodancer (2014) Brace Yourself Games : Depuis quelques temps dans la sphère indé, les jeux de rythme se déclinent davantage sous un autre genre, comme le jeu de combat avec Kickbeat, le jeu de plates-formes avec le très joli Beatbuddy ou, encore moins évident, le rogue-like avec ce Crypt of the necrodancer, dont la malice et le côté addictif l'emportent sur ses concurrents (d'ailleurs tout à fait recommandables). Il faudra donc se tirer de donjons infestés de viles créatures mais en rythme ! Le tout sur une chouette musique electro qu'on peut remplacer à loisir par ses propres mp3. Plutôt ardu mais très accrocheur, tout en étant accompagné de modes bien pensés (partie en local ou possibilité d'utiliser son pad dance, menus en forme de niveaux que l'on débloque petit à petit), le résultat jouit d'un capital sympathie énorme.


* The Last door (2013) The Game Factory : Dans un pixal art dépouillé à l'extrême (et un peu révulsant de prime abord) le joueur est invité à...se suicider ! Voilà donc les premiers instants de cette saga (toujours en continuation), qui ressuscite le point & click à l'ancienne. VRAIMENT à l'ancienne. Mais plus qu'une foire aux clins d'oeil et aux nostalgiques, les créateurs de The last door ont surtout réussi à faire du neuf avec du vieux, mêlant graphismes primaires, ambiance démente (très inspirée de Poe : enterrés vivants, corbeaux, manoirs isolés, folie qui galope...) et une réalisation résolument moderne, parsemée de trouvailles saisissantes et offrant un design sonore renversant (quelle musique !). Captivant, complexe, inquiétant : une perle à ne manquer sous aucun prétexte. Vous pouvez d'ailleurs découvrir les trois premiers volets gratuitement en ligne ICI 


* Volgarr the viking (2013) Crazy Viking Studios : A l'inverse du très sympa mais très poli Shovel Knight dans le même giron de la plate-forme rétro, Volgarr the viking n'a rien d'une ballade champêtre au pays des pixels. Empruntant autant à Conan le Barbare qu'à Ghouls n Ghosts (même gameplay, même difficulté), le résultat brise la routine d'un simple exercice de style soigné par une difficulté hardcore qui sera au choix, soit motivante, soit parfaitement détestable ; le tout se révélant être une question de rythme et de mémoire. Dommage que le sadisme des développeurs aille jusqu'à l'absence de sauvegarde ou de checkpoint (et même de password !). Mais avouons que Volgarr vaut bien le coup de s’arracher les cheveux.

* One late night (2014) Black Curtain Studios : Pas loin d'être une variation creepy de The Stanley Parable (même point de départ) ou un Gone Home qui aurait assumé sa dimension horrifique, One Late Night surprend déjà par sa gratuité. Bloqué un soir de semaine dans votre bureau (ce qui est déjà assez atroce), vous voilà dans les pattes d'un fantôme vindicatif à souhait, qui a décidé de vous donner quelques heures supplémentaires (et fatales). Assez sobre et très flippante, l’expérience risque de déplaire aux plus sensibles. Objectif réussi donc. Et c'est gratuit ICI


* Haunt the house – Terrortown : Jeu flash mignon, beau et original (même si on pense fortement à son ancêtre The Hauting), Haunt the house se retrouve avec une suite payante qui rallonge le concept de base : incarner un petit fantôme (tendance Casper) et faire fuir les habitants d'une ville (à contrario d'une maison dans la précédente monture). Cette fois-ci, il faudra également provoquer la mort de certains quidams pour grossir les rangs de la famille fantôme ! Toujours très joli et plein de gags visuels tordants, ce second opus justifie assez peu son statut payant (pas de challenge, une durée de vie minuscule, un gameplay faussement allongé) mais force la sympathie. Pour les fans du premier donc, toujours jouable ICI 

dimanche 3 août 2014

Cin'Express #11 - Juillet 2014


* Big Bad Wolves, de Aharon Keshales & Navot Papushado  / Blue Ruin, de Jeremy Saulnier : Très étonnant de voir débarquer à une semaine d'écart deux films féroces avec la même note d'intention : apporter du neuf au film de vengeance. Ce qu'ils ne réussissent...qu'à moitié ! Grinçant mais facile, Big Bad Wolves ne laisse pas au hasard ses origines israéliennes, mais il faut avouer que cette séance de torture interminable (en l'occurrence celle d'un instituteur par de vieux briscards antipathiques) donne plutôt envie de revoir La jeune fille et la mort (ou Hard Candy) sur lequel il se calque sauvagement. Le torture porn ironique, ça plaît visiblement à Tarantino (qui a adoré) : grand bien lui fasse. De son côté, Blue Ruin et son héros à tête de Droopy tentent une approche plus terre à terre, en laissant les badass au placard. Malgré quelques scènes tendues et violentes, le résultat traîne un peu trop la patte pour constituer un véritable choc. Mais quitte à choisir, on lui préférera sans aucun doute sa version des faits, accordant patience, maladresse et fragilité, à l'inverse des croisades musclées habituelles.

* Dragons 2, de Dean Deblois : Belle surprise en son temps, Dragons trouve une suite à sa hauteur, et même plus encore. Si le premier était quelque peu handicapé par une structure galvaudée (deux êtres différents qui finissent par s'apprivoiser et à prôner la tolérance), ici l'univers de Berk trouve un nouveau souffle. De nouvelles créatures imposantes, des enjeux jamais dénués d'audaces, des scènes de vols grisantes et une maturité bienvenue (bien que déjà en germe dans l'opus précédent). Un passage à l'âge adulte autant pour son héros que Dreamworks. Pixar peut commencer à s'inquiéter...


* Palerme, de Emma Dante : Un couple de lesbiennes en route vers un mariage (et sans doute vers la séparation) a la malchance d'emprunter une rue étroite de Palerme, Via Castellana Bandiera. Au même moment, une vieille dame mutique et sa famille tente de passer : les deux conductrices refusent de céder, et c'est là que commence un duel pittoresque et cruel dans une Palerme rurale qui parle trop fort, où deux âmes vont s'élevées au milieu d'une société patriarcale. On sent l'écho théâtral de sa créatrice, mais l'apport cinématographique y est plus grand, toujours à la lisière du western et du cinéma italien des 70's (on pense forcément au Grand Embouteillage), nappé d'un sens de l'humour et de l'atmosphère qui emporte tout. Et il y a ce plan final, interminable, déchirant, qui vous laisse sur le carreau. Après Xenia le mois dernier, voilà encore un beau morceau de cinéma méditerranéen

* Ablations, de Arnold de Parscau : Un film de genre français catapulté en pleine été ? Vous avez dit "suicide" ? Se voulant thriller décapant et tordu, Ablations souffre d'un mal très répandu dans le ciné de genre hexagonal : il voile à peine une structure maladroitement étirée, à savoir celle d'un court transformé en long. Malgré la présence linoventuresque de Denis Menochet (tentant de retrouver le rein qu'on lui a volé) et la contribution très discrètement grolandaise de Benoit Delépine au scénario, l'écriture s'enlise au fil du métrage, malgré quelques jolis plans.


* The Raid 2 - Berandal, de Gareth Evans : À l'origine, ce Raid 2 devait être le premier vrai coup d'éclat de son réalisateur Gareth Edwards, qui finit par faire fusionner le défunt projet Berandal avec le scénario du premier The Raid, petite bombe d'action hargneuse dont la générosité se retournait rapidement contre lui. Rebelote donc, mais exit le huis clos, et bonjour une fresque mafieuse (de presque 3h!) lorgnant sans plus attendre sur Le syndicat du crime. Il faudra donc compter sur des scènes d'actions toujours aussi monstrueuses, s'offrant ici une variété bienvenue (duel sanguinolent dans une cuisine, personnages de manga comme la fameuse Hammer Girl et son pote, course-poursuite en voiture, mutinerie de prisonniers dans la boue...) au milieu d'une tragédie à l'écriture encore trop rigide. On espère qu'Evans saura rectifier le tir à l'avenir, en particulier vu ses ambitions grandissantes.

* Mister Babadook, Jennifer Kent : Arrosé de prix au dernier festival de Gerardmer, ce Babadook n'inspire guère de sympathie au premier abord, liposuçant des thèmes et des situations déjà vus dans Poltergeist, Les griffes de la nuit, L'orphelinat, Mama, Insidious...mais finit vite par s'en extirper.. Le secret ? Un argument dramatique prédominant et très réussi, où une mère de famille perd pied face au comportement perturbant et perturbé de son fils (ici volontairement insupportable). Un portrait de femme au bord du gouffre dépeint sans fard (solitude sexuelle, deuil...) introduisant un élément fantastique parfaitement flippant (un croquemitaine issu d'un mystérieux livre) et dérivant vers une descente aux enfers polanskienne à souhait (on ne sait plus ce qui est de l'ordre de l'hallucination ou du réel). Mais l'argument fantastique patine dans une dernière partie grotesque (citation envahissante de Bava ou de Shining), se concluant sur une métaphore facile et peu convaincante. On était pas loin de retrouver la clef de la réussite de Candyman, qui croisait aussi destin de femme douloureux et mythe monstrueux.

* American Nightmare 2 : Anarchy : James DeMonaco : Ambiance loupée, personnages casse-pieds, effets faciles : autant dire que la première monture de The purge n'était pas loin d'en être une. Toujours aux commandes, DeMonaco brise le huis clos et s'en va rejoindre le monde assez fermé du survival urbain (citons pour la forme The warriors, La nuit du jugement ou Siege), avec une intrigue se déroulant cette fois dans les rues de L.A un soir de purge, là où tous les crimes sont permis. Plus aéré donc, et un poil plus maîtrisé, du moins pendant une demi-heure : casting sans saveur, bonnes idées mal exploitées (les bourgeois organisent des party où on chasse les pauvres comme Zaroff), ni fun, ni tendu, toutes les bonnes intentions s'enlisent pour en arriver au même point que son prédécesseur ; pas détestable, mais raté.

lundi 28 juillet 2014

Boyhood (2013) Richard Linklater : Vis ma vie


Autant dire que Richard Linklater aime filmer le temps qui passe : dans sa trilogie Before, il filmait un couple d'amoureux qui se perdait et se retrouvait sur trois décennies (1994, 2003 et 2013), reformant à chaque fois le tandem Ethan Hawke/Julie Delpy. En résultait une œuvre forte, douce, et attachante, où le temps même avait son emprise par delà la pellicule. Et qui sait dans dix ans, qu’adviendra t-il...

Pendant douze ans, le même homme a concocté dans son coin (tout en livrant d'autres longs-métrages) une oeuvre intitulée The 12 untitled twelve project, qui deviendra par la suite Boyhood. L'idée, encore plus folle que celle de Before, consiste à réunir le même casting une fois par an, et à filmer par petit bout l'enfance puis l'adolescence d'un garçonnet et de sa famille. Bien sûr, le film n'a de documentaire que l'évolution physique de ses comédiens, le reste tenant de la pure fiction. Un concept spectaculaire pour un résultat qui joue la carte de la simplicité et de la sérénité.


Ainsi la vie du petit Mason, qu'on verra de ses 7 ans jusqu'à ses 18 ans (soit de l'école jusqu'à la fac), n'a rien d'extraordinaire, ressemblant à la vie de millions d'autres personnes, traversée de bouleversements qu'on pourrait qualifier de banals (bien que tout cela soit relatif). Cette banalité devient la clef de l'oeuvre toute entière, débouchant sur une proximité et une familiarité incroyablement touchantes : Mason et sa famille, c'est vos voisins, vos amis, et peut-être nous dans une moindre mesure...

Dans un premier temps, Mason se révèle vite comme un enfant rêveur, calme, presque effacé, à tel point que sa sœur (hilarante Loreilei Linklater, fille du réalisateur donc) lui vole pratiquement la vedette ! Sans compter que tous les autres personnages ne sont pas laissés au hasard, en particulier les parents divorcés : lui (Ethan Hawke) éternel adolescent qui roule sa bosse et elle (fabuleuse Patricia Arquette), mère courage qui aura bien des déconvenues avec ses nouveaux maris. Plus Mason grandit et plus sa personnalité s'affirme, son personnage se dessine, avant de s'imposer totalement dans le paysage, faisant aussi du film un beau portrait doux-amer de la génération Y.

Linklater filme admirablement les petites choses de la vie, avec une drôlerie jamais envahissante et une émotion sans pathos, et rend vivant ce qui aurait pu être lisse. Sa gestion du temps s’accommode par des ellipses incroyablement discrètes (comme pouvait le faire autrefois Pialat dans À nos amours ou plus récemment Kechiche dans La vie d'Adèle) et c'est au spectateur de se resituer sur la boussole du temps, à travers de menus détails allant de la musique aux accessoires.


Accessoirement, il y a ce vertige, celui du temps qui passe trop vite, même sur 2h40. En ces douze années, on voit se succéder les rentrées, les déménagements, les déceptions, les potes, comment on passe d'une coupe de cheveux à une autre, de Bush à Obama, du premier amour à la séparation. Et à voir ses 12 années défiler, c'est peut-être aussi les nôtres qu'on finit par revoir : pince-coeur assurément, surtout lorsque ce n'est pas le héros qui fait naître le moment le plus bouleversant et censé du film, mais bien sa mère. Avec délicatesse, Boyhood ne se demande plus où va l'enfance, mais bien où va la vie.



LE BONUS :


Tarnation (2003) Jonathan Caouette : S'il fallait bien rapprocher un film de Boyhood, c'est bien Tarnation, dont il est certainement le pendant underground et dépressif. Tourné lui aussi au Texas, ce journal intime grinçant épouse la forme documentaire dans sa totalité, laissant son auteur Jonathan Caouette retracer son enfance et son adolescence à partir de vidéos et de bandes sonores collectées ça et là. Mais à l'inverse du héros de Linklater, Caouette a dû vivre une enfance infernale, ballotté dans des familles d'accueil tout en essayant de redonner vie à une mère brisée et ravagée par d'horribles traitements psychiatriques. Baroque, bouleversant, et d'une énergie dévastatrice (le film ressemble à s'y méprendre à un album photo shooté au LSD), Tarnation est une expérience rare qui vous retourne le cerveau et le cœur. Caouette tournera une suite en 2011, Walk away Renée, enrichissante côté retrouvailles mais un brin redondante, loin de la puissance de ce collage écorché vif.