mercredi 12 novembre 2014

Massacre à la Tronçonneuse (1974) Tobe Hooper : Sick Sad World


À son époque, Texas Chainsaw Massacre fut un interdit, un pavé dans la mare, une révolution. Un objet fédéré, qu'on se passait presque sous le manteau (malgré un passage remarqué à Avoriaz), qui quittait petit à petit son statut de légende urbaine pour atteindre celui de classique. Tout comme La nuit des morts-vivants puis Evil Dead en leur temps, ce qui n'aurait pu être qu'une simple série b deviendra une leçon de cinéma et un modèle pour tous les bricolos un peu tarés du cinéma.


1974 – 2014 : aujourd'hui, le film fête ses quarante ans, revenant dans une copie flambant neuve qui fit hésiter les puristes ("pourquou vouloir nettoyer un film si crasseux ? ") avant de s'imposer en redécouverte indispensable. Un bien beau cadeau à une œuvre beaucoup moins hasardeuse que ses congénères de l'époque, et fignolée avec une incroyable maestria, que Hooper abandonnera dans la suite, inégale, de sa carrière. Les nombreux – et superbes – travellings, les contre-plongées, les tableaux de désolations à la fois étouffants et sublimes (ciel bleu dévorant, nuit sans fond, aube dorée). Rarement dans le cinéma d'horreur, la texture des décors avait semblé aussi palpable, avec ces herbes brûlées par le soleil, ces murs qui s'effritent, ces charognes pendues ou ce générateur électrique annonçant la célèbre tronçonneuse. 
Bruit de cercueils cassés dans l'obscurité, os séchés, viande ruisselante, cadavres encore agités de spasmes : une proximité macabre inédite en son temps, radicale et sans détour. Le générique, sur fond de marques solaires rougeoyantes et de faits divers sordides, donne le ton : l'Amérique est un triste monde tragique.



Cauchemar du flower-power, conte de fées putride (ces bois en pattes d'araignées, digne de la forêt de Blanche Neige de Disney), faux slasher (le film évoque déjà l'iconisation du masque de terreur et de l'arme toute-puissante, le sacre de la final girl...), cartographie sans pitié des States : les milles et une facette de Massacre à la tronçonneuse fascinent encore et toujours. Sa manière de suggérer la violence fera peu d'émules (les suites dévoileront, en terme graphique, tout ce que Hooper avait tenté de nous cacher), mais ces dégénérés feront indéniablement des petits, bien que Délivrance et 2000 Maniaques avaient déjà tâté du terrain côté rednecks. Hooper laisse l'imagination courir, avant que les séquelles ne révèlent le pot aux roses. 

Mais à contrario d'un Psychose plus feutré, la réutilisation du mythe d'Ed Gein se fait ici dans la plus totale crudité, avec ce mobilier humain nous faisant écarquiller les yeux aux quatre coins de l'écran. L'humain, recyclé comme au temps de l'Holocauste, devient masque, lampe, chaise, gri-gri, nourriture sans doute (le cannibalisme n'est encore que sous-entendu dans cet opus) : l'homme est relégué à son statut de barbaque et d'animal à découper.


L'humour noir distillé à petites gouttes (Franklin l'handicapé, semble être le souffre douleur du film, et Leatherface, boucher de l'enfer, est un poupon travesti compensant sans doute avec sa lame, idée que sa suite exploitera avec jubilation), les cris inondant de plus en plus la bande-son, l'art de filer droit comme un train qui hurle : Hooper a un sens du crescendo remarquable, qui éclate dans un climat d'hystérie collective donnant l'impression de s'engouffrer dans un asile grand ouvert. À bout de souffle, les dernières minutes restent un sommet d'horreur crépusculaire, avec cette danse vrombissante sur fond de soleil levant, qu'un cut définitif achèvera dans les mémoires. Un chant de mort indémodable.

LE BONUS : INFLUENCES À LA TRONÇONNEUSE 

* Night of fear (1972) Terry Burke : On pourrait vous parler de Wake in fright, autre grand film australien sur l'enfer rural, mais ce Night of Fear, aussi obscur que inédit de partout, a davantage d’accointances avec le film de Hooper. À l’origine, celui-ci était le pilote d'une série tv baptisée Fright (façon Tales from the crypt and co) qui ne verra hélas jamais le jour : il faut dire que ce premier (et dernier) essai avait frappé fort et s'est vu condamné fissa par la censure. Trop fou, trop bizarre, autant pour le cinéma que pour la télé, cet ovni complètement dégénéré finira abandonné. Plutôt triste lorsque l'on découvre ces 50 minutes haletantes, sans aucun dialogue, où une jolie blonde se plante en voiture et finit poursuivie par un fermier ravagé du ciboulot. L'atmosphère déliquescente (sexuellement plus dérangeante encore) qui fera le bonheur de Hooper est déjà là en filigrane, le tout d'une cruauté et d'une inventivité (le montage, complètement fou, évoque un cauchemar éveillé) constante.

* L'abattoir humain (1973) William Girdler : On a connu ce brave artisan de Girdler bien plus en forme à l'avenir (Grizzly, Day of the Animals...) avec ce petit film grindhouse à l’intérêt quasi-documentaire. Car inutile de le cacher : Three on a Meathook (de son vrai nom) est vraiment très très mauvais ! Excessivement bavard, mou, ringard, même pas drôle : on est pourtant en présence d'un des rares pré-slasher complètement oublié de cette époque (comme le british The Haunted house of horror) : ainsi, quatre copines se paument dans la cambrousse et se font alors dézinguées une par une (les quelques meurtres gores sont d'ailleurs ce qu'il y a de plus réussi) par leurs hôtes, des paysans du cru pas si accueillant. Des dérives annonçant clairement l'atmosphère rurale de TCM (fermiers louches et boucherie pas très catholique). Du massacre donc, mais sans tronçonneuse.

* Deranged (1974) Alan Ormsby & Jeff Gillen : Si TCM se contentait de reprendre des éléments de l'affaire Ed Gein, ce Deranged, d'ailleurs longtemps resté dans l'ombre, en est une retranscription plus officielle, bien que les noms furent changés. Il faudra In the light of the moon en 2000 pour un biopic plus détaillé du célèbre collectionneur nécrophile : mais il faut avouer qu'en attendant, cette variation trash de Psychose faisait tout aussi bien l'affaire. Se retrouvant seul à la mort de sa mère, Erza Cobb (incarné par l'impayable Roberts Blossom, dont le physique de "jeune vieillard" ne passe pas inaperçu) se met en tête de reconstruire le corps abîmé de sa génitrice, qu'il est allé bien sûr repêcher au cimetière du coin. Fatalement, les cadavres des tombes voisines ne suffiront plus et des victimes, vivantes elles, suivront. Très porté sur l'humour noir et le grotesque (pas toujours volontaire, comme ce présentateur moustachu interrompant sans cesse l'action !), Deranged frappe fort par son atmosphère lugubre, volontiers plus bizarre et gerbante que celle du film de Hooper : à tel point qu'on en viendrait presque à sentir les effluves des cadavres en décomposition. Réalisé la même année, hanté par la même imagerie "edgeiniene" (on assiste même à une scène de repas similaire), on ne saurait dire si l'un des deux aurait inspiré l'autre. Restons-en à l'heureux hasard....

* La colline a des yeux (1977) Wes Craven : Si La dernière maison sur la gauche (au même titre que TCM) avait eu un impact non négligeable malgré son amateurisme, on ne peut pas en dire autant de La colline a des yeux, qui ressasse une vague légende de famille sauvage, pour mieux se démarquer du film de Hooper avec un clash tragique entre deux clans, l'un civilisé, l'autre primitif et cannibale, dans le désert californien. Hormis la découverte de la tronche hallucinante en pain de sucre de Michael Berryman, il faut avouer que ce petit classique traverse bien mal le temps : risible, ramassé et vieillot, autant dire que le remake d'Aja s'imposait sans soucis. Ce qu'il en reste ?  Les miettes thématiques de La dernière maison... (la barbarie derrière l'homme civilisé). Sa suite, réalisée en 1985, fera encore pire.


* Le crocodile de la mort (1978) Tobe Hooper : Réponse plus qu'évidente au succès de son œuvre phare, ce Eaten Alive ne connaîtra pas les mêmes honneurs, même s'il rejoignit également la fameuse collection de Rene Château des "films que vous ne verrez jamais à la télévision". Après Ed Gein, c'est Joe Ball (un paysan texan psychopathe qui jetait ses victimes en pâtures à ses crocodiles d'amour) dont s'inspire Hooper et son scénariste Kim Kinkel, ici aidés par un budget plus conséquent. Plus violent, plus grinçant mais moins percutant, ce "on prends plus ou moins les mêmes (on retrouve même Marilyn Burns en gueuleuse de service) et on recommence" ne sera pas une bonne expérience pour Hooper, qui quittera le plateau et laissera un autre quidam terminer le boulot. Il y a pourtant une vraie alchimie bizarre dans cette serie b méchante à souhait (la faux remplace d'ailleurs la tronçonneuse), en particulier dans l'utilisation les décors studios, irréalistes mais anxiogènes, comme un mauvais songe dont on n'arrive pas à sortir.

* Tourist Trap (1979) David Schmoeller : Sans aucun doute le démarquage le plus intéressant et le plus malin du film d'Hooper, qui part d'un canevas identique (des jeunes adultes paumés dans un coin aride, une station service zarbi, une maison isolée : même le tueur porte un masque le faisant ressembler à Leatherface !) pour s'aventurer ouvertement dans le cauchemar eveillé façon Quatrième Dimension, tout en modernisant le mythe du musée de cire par le le slasher (ce dont se souviendra La maison de Cire, qui lui piquera quelques idées). La scène d'introduction, qui laisse pantois, guide un perso chair à canon vers sa mort tout en accumulant les détails bizarres (comme ces apparitions dérangeantes de mannequins semblant doués de vie).  Entre la musique lancinante de Donnaggio, ces faciès grimaçants surgissant dans la nuit et ce goût pour la poésie et l'hystérie, voilà un bijou tordu comme on les aime.

* Nuits de Cauchemar (1981) Kevin Connor : Imaginez un épisode de Shérif fais-moi peur avec du fermier cannibale au milieu, et vous aurez une idée que ce Motel Hell (titre original renvoyant à la devanture défectueuse du décor principal), devenu culte pour ses quelques idées branques mais hélas bien surestimé. Un couple de rednecks, frère et sœur, récupère les touristes égarés et autres auto-stoppeurs pour agrandir leur potager humain (!) et en faire des plats pas vraiment vegan. Relativement bien emballé, le résultat laisse pourtant de côté son prétexte horrifique jusqu'à son derniers tiers, beaucoup plus délirant: en témoigne l'apparition de Rory Calhoun en cochon armé d'une tronçonneuse, soit le premier jambon psychopathe de l'histoire du cinéma. C'est peu, mais c'est déjà pas mal.

* Le sadique à la tronçonneuse (1981) Juan Piquer Simon : "You don't have to go to Texas for a chainsaw massacre" scandait l'affiche ! Pourtant, il s'agit plus d'une réponse européenne à la vague du slasher qu'une resucée du film de Hooper (auquel il ne fait qu'emprunter la fameuse arme), Pieces est un bon gros film bis qui tâche, écartelé entre des relents nanardesques (vf anthologique, karaketa surgissant de nulle-part, rebondissements débiles) et une violence graphique tantôt crasse, tantôt stylisée. Il n'est évidemment plus question de suggestion ici, mais plutôt de générosité (fini le hors-champ et bonjour le charcutage), jusque dans une incroyable mise à mort au ralenti sur un matelas pneumatique, dont la cruauté n'aurait pas déplu à un certain Argento. Quant au sursaut final, hésitant entre l'effroi et la bêtise la plus totale, il résume bien l'interêt de la chose.

* Mother's Day (1981) Charles Kaufman : Pas très loin de la parodie, Mother's Day s'en tire pourtant bien mieux que certains de ses congénères : la touche Troma (c'est le frère de Lloyd Kaufman, patron de la firme, qui réalise) y est sans doute pour quelque chose. Survival champêtre à bases de bouseux consanguins, le résultat détonne surtout de par son humour noir, sa violence outrancière et des personnages féminins bien décidés à en découdre (dont la mère du titre, une matriarche maniaque clouée sur son fauteuil roulant). Un spectacle bien allumé, jusqu'au à son épilogue presque flippant. Notons par ailleurs que si son remake de 2010 est si réussi, c'est surtout qu'il n'entretient pratiquement aucun rapport avec l'objet du délit. Et tant mieux dans un sens.

dimanche 2 novembre 2014

Cin'Express #14 - Octobre 2014

* Gone Girl, de David Fincher : Une femme disparaît. Là, dans un pavillon paisible, dans cette banlieue cotonneuse où tout le monde fait comme si tout allait bien. Kidnappée ? Morte ? Le mari (Ben Affleck, pour une fois convainquant) traîne son mystère et sa lassitude ; l'affaire prendre une ampleur monstre, les secrets remontent à la surface et le temps n'est plus à la confiance. De là, Fincher tient son Twin Peaks, jusque dans les nappes sonores de Reznor qui évoquent celles de Badalamenti. Puis les surprises s'accumulent, et la hargne, la méchanceté (ça tape dur et fort sur le mariage et les médias, parfois même sans finesse, mais de manière réjouissante) lorgnent presque vers Verhoeven, jusque dans un sursaut gore évoquant le meilleur de Basic Instinct. Et puis il y a Rosamund Pike, caméléon glacial, qui offre une prestation obsédante. Le thriller de l'année, sans efforts.

* Mommy, de Xavier Dolan : Deux Dolan en un an, c'est pas rien. Après la noirceur de Tom à la ferme, voilà de la lumière, du souffle. Une palme d'or loupée mais un speech, un succès, une présence médiatique. Entre sa place en compétition et l'absence de thèmes queers, Mommy a eu le pouvoir de  ratisser plus large. Mais est-il le meilleur Dolan pour autant ? Pas forcément...
Il y a donc ce triangle d'amour et de haine entre une mère larguée, un môme violent et leur voisine, dont le bruit incessant de ce duo infernal va la sortir de la torpeur. Évidemment, Mommy est beau : Dolan trace sa route sur des images éclatantes, musicales (b.o à la fois 90's et populaire, comme on aime), puissantes (la scène de renaissance sur On ne change pas ou l'explosion du cadre, déjà cultes), guidées par un trio vedette impeccable. Mais l'hystérie l'emporte parfois, Dolan s'empêtre, oublie de lâcher du leste. Un déséquilibre qu'on ne rencontrait par dans ses œuvres précédentes, ou peu. En somme, le meilleur était déjà derrière lui : mais on y croit fort, encore, et toujours.

* Chemin de Croix, de Dietrick Bruggemman: Après le martyr trash de Aux mains des hommes, la petite sainte du dimanche ! Sur un concept moins gadget qu'il n'y paraît (quatorze séquences bâties sur le calvaire de Jesus), une adolescente de quatorze ans du nom de Marie (bien évidemment) se détruit à petit feu au nom de Dieu. Un portrait glaçant, où l'on oublie la froideur apparente par la tristesse qui boue dans des échanges quotidiens (Bruggemman a un vrai talent pour filmer le malaise grandissant). Bien que remuant (évoluant dans un milieu catho fondamentaliste, Marie s'empêche de vivre et subit la colère d'une mère dure comme du roc) et porté par des actrices exceptionnelles, Chemin de Croix se conclue dans une douceur noire hélas tout sauf surprenante, qui pèche par un vrai manque de puissance et de férocité. Un sujet à la Bunuel pour un traitement à la Haneke : être sage n'était pas la conduite conseillée pour un tel exercice.

* Lilting, ou la délicatesse, de Hong Khaou: Au fin fond d'une maison de retraite qu'elle ne supporte pas ; une mère, à présent seule, rumine sa tristesse sur fond de papier peint : personne ne parle sa langue et son fils vient de mourir, laissant aussi un compagnon chamboulé. Celui-ci tente de s'introduire auprès de la vielle femme, qui le ne connaît pas, et n'a jamais eu vent de l'homosexualité de son fils. Plutôt qu'une joute verbale, Lilting emprunte la voix d'une lettre douce, écrite avec des larmes et du cœur, avec autant de thèmes rares et précieux à disposition (le coming-out, la vieillesse, le deuil, la communication). Empli de délicatesse (trop?) comme son titre l'indique, le résultat joue la carte du mélo sobre, qui saura attendrir ceux qui le veulent bien. Beau sujet, beaux acteurs, beau moment.

jeudi 30 octobre 2014

Bande de Filles (2014) Celine Sciamma : Ni Pute, Ni Soumise


Les jeunes filles en fleurs, ça, Celine Sciamma maîtrise bien. Et elle y revient une nouvelle fois, sans doublon, sans déjà vu. Après la découverte du désir et du corps (toujours présente), la réalisatrice vient à ces ombres féminines qu'on croise et qu'on entend dans la rue, mais qu'on ne voit pas au cinéma . En somme, un regard sur un monde qui n'est pas le sien : les bandes de filles, les cités, la banlieue. Une des rares tentatives remontait à 1999 : La squale, plus sec, plus dur, et complètement oublié. Mais comme l'intéressée le dit elle-même, son geste est intentionnellement plus proche de Jane Campion qu'un pendant féminin de La Haine.


Alors que rugit Light Asylum, les projo chauffent plein feu sur un match de football américain : un sport peu commun dans l'hexagone, encore plus quand les casques révèlent l'absence d'hommes sur le terrain. Parmi ces filles, Marieme, 16 ans. Quand tout le groupe remonte dans leur cité, les rires et leur force s'amenuisent face aux hommes. Et Marieme retrouve sa vie, triste et sans surprise : deux petites sœurs, un frère violent, une mère absente, un père dont on ne saura rien. Cités dégingandées bâties sur des rêves à l'agonie. Quelques minutes à peine pour dessiner la prison de Marieme, et le schéma entier du long-métrage.


Puis, voilà que surgit la bande de filles du titre, trois grandes gueules qui intègrent la jeune fille et l'a pousse à sortir de ses gonds, que ce soit par la violence, le vol, la danse ou le combat.
Mais Bande de filles n'est pas, et ne sera pas, le Spring Breakers français : on serait même tenté de dire que le titre même est un brin mensonger. Car il est bien question d'une bande, mais en premier plan, il s'agit surtout de Marieme (à tel point que les autres filles, hormis Lady, resteront à l'état de silhouettes bavardes). Le groupe sera une étape pour la jeune fille, qui trouve dans cette logique de groupe une nouvelle raison de s'affirmer face au monde. Dans une chambre d'hôtel, sous un bleu irréel, la libération se fera à coup de Rihanna.


Ce qui passionne avant tout Sciamma, le masculin et (surtout) le féminin, est abordé de nouvelle fois de plein front. Ce que Marieme, devenant Vic, et Lady cherchent aussi à accomplir, c'est défier la dominante masculine en adoptant leurs codes. Gagner un respect, souvent par la brutalité. Mais c'est aussi le danger de le perdre par ses faiblesses ou en acceptant de vivre ses désirs. Ce que Marieme/Vic apprendra alors tristement. L'étape suivante sera pour elle de réfuter le féminin (et même de le terrasser au détour d'un duel symbolique), tenter de se fondre dans la masse des mecs de quartiers, comme un miroir amer.
Il ne s'agit pas d'une bande, mais bien du portrait d'une seule fille, se prenant l'enclume de la société patriarcale en pleine face : être une "pute"ou une mère, voilà son avenir et son présent aux yeux des autres. Mais Vic ne se considère ni l'une ni l'autre : son combat dépassera les limites du cadre, ira plus loin que le dernier plan.

À la dureté des thèmes, Sciamma révise son style avec une mise en scène électrique (hallucinante musique de Para One), à l'opposé du climat planant de Naissance des pieuvres et de l'épure de Tomboy. Opposition ou évolution ? Qu'importe, puisqu'on sent encore toute la beauté éclatante de son cinéma, où le drame social et féministe ne fait qu'un avec une quête initiatique, constellée de diamants, de néons et de bétons.


LE BONUS : 

* Naissance des pieuvres (2007) : Petite sensation à l'époque, étrange sensation même : dans une piscine de Cergy, des (jeunes) corps féminins se découvrent, s'attendent, s'impatientent ; l'âge des désirs qui germent. Il y Marie, obsédée par Floriane, une créature aquatique faisant tourner les têtes, et Anne, une silhouette à la Breillat qui attend le prince charmant : elles devront, au sens propre comme au figuré, prendre un grand bain de désillusion. Mettant en scène son propre scénario sous l'impulsion de son camarade Xavier Beauvois, Sciamma signe une œuvre qui ne ressemble à aucune autre, au carrefour de la bizarrerie érotique (sans que le regard ne paraisse déplacé ou scabreux) et du poème glacé. Apprentissage du désir et de la cruauté en milieu chloré, transcendant la froideur apparente vers une magie poignante. Et cette b.o de Para One qui résonne encore et encore jusqu'au fond des eaux. Et oui, tout ça c'était bien une révélation.

dimanche 26 octobre 2014

White Bird (2014) Gregg Araki : Mal de Mère


À une semaine d'écart, Gone Girl et White Bird racontent la même chose. Ou presque. Dans une banlieue middle-class, une femme disparaît un matin, laissant sa famille derrière elle. Inévitablement, tout le monde se pose des questions, le verni s'effrite petit à petit, plus loin les masques tombent : comme d'habitude. Fincher, égal à lui-même, fignole autour de cette idée un thriller machiavélique, Araki lui, en bon Peter Pan dépravé, vogue vers la chronique adolescente malade. L'un adapte Gillian Flynn, l'autre Laura Kesischke, deux écrivaines. Mais on s'arrête là pour le jeu des sept erreurs.


Dans les délaissés par cette desperate housewive bizarre (Eva Green, parfois dans le surjeu, fascine en poupée déglinguée qui ne trouve jamais sa place), il y a sa fille, sublime Shailene Woodley, dont la caméra d'Araki semble éperdument amoureuse. Une jolie puce qui biatche avec ses potes marginaux et apprivoise le plaisir charnel à sa manière (elle délaisse son boyfriend absent pour un homme plus mûr). Puis lentement l'absence maternelle finit par l'a creuser, l'a démange : le mystère qui se dissimule derrière l'a glace même d'effroi à travers ces rêves neigeux qui se répètent inlassablement...


Couleurs pétantes, voire dégoulinantes, secrets d’alcôves : Lynch n'est pas loin, mais il y a aussi du Douglas Sirk...sous acides bien sûr.
Derrière un décor de pub 50's, nous sommes pourtant dans les années 80. En terme de reconstitution musicale, Araki met d'ailleurs les bouchées doubles, avec de vrais moments planants sur fond de Cocteau Twins, Depeche Mode et autres Joy Division : une orgie new-wave excitante qui semble rattraper l'épure de Mysterious Skin, qui se déroulait également dans les 80's mais n'en faisait curieusement pas état.


Beaux, jeunes, sexués et au bord du gouffre, les corps adolescents chez Araki n'ont pas changé, mais ils font moins de bruit aussi. Des élans qui rythment une quête traumatique, un manque (maternelle ici, comme souvent chez Kasischke), comme pouvait l'être celui de Mysterious Skin, mais ici en beaucoup plus light (tout comme Kaboom pouvait paraître moins agressif que Nowhere et Doom Generation). Araki avance et recule, se perfectionne visuellement, rate quelques marches (une fin expédiée), et joue sur la même corde sensible : celle du désir et du tragique. Sauf que cette fois-ci, ce n'est pas la fin du monde. Mais il faut avouer que le mariage avec l'univers névrosé de Laura Kasischke va bien à Araki, et inversement.



LE BONUS : La Saga Apocalytique 

* Totally Fucked Up  (1993) : Inaugurant sa teen saga, cet opus n'est assurément pas le plus représentatif, mais peut-être le plus en avance sur son temps. Avant les aliens, les effusions de sang et l’abondance kitch, Araki abordait le suicide chez les jeunes homos, cernant un groupe de gays et de lesbiennes dans un style tenant aussi bien du clip que du documentaire. Si aujourd'hui, l'objet a formellement vieilli (lent, fauché et graphiquement bien sage), sa décontraction et les thèmes abordés font parfois mouche. Mais il faudra qu'Araki prenne du poil de la bête pour marquer enfin les esprits.

* The doom generation ( 1995) : C'est sans aucun doute là que le culte Araki a débuté, cherchant  à l'époque à exulter - dixit lui-même -  une véritable "rage industrielle". Dans un night-club infernal, alors que rugit Nine Inch Nails, le premier mot prononcé sera "Fuck". Autant dire que le ton est donné.
Entre la bande-dessinée trash et le bad trip, Araki passe à la vitesse supérieure, ose des décors de plus en plus fantasques, et couvre son spectateur d'un flot d’obscénités et de fluides corporels. Tout semble possible, d'une tête coupée qui parle à des murs couverts de messages menaçants, véritable défouloir/cauchemar (très) adolescent. Cavalcade sexy et meurtrière réunissant un giton sensible, sa copine pulpeuse et un ange exterminateur, The doom generation plante les vices de son auteur, qui se plaît à montrer ses héros prendre du plaisir avec autant de crudité que de passion, dans des motels impensables, ou à la lueur d'une bougie dans un même lit. Mais dehors, tout fout le camp : derrièredes paysages industriels et flashy, conservateurs, illuminés et nazis ne semblent faire qu'un, jusque dans un dernier acte effroyable. Avec Araki, on est est toujours très mal barré : c'est le no-future qui l'emporte.

* Nowhere (1998) : Plus fun et plus léger que Doom Generation, Nowhere ressemble à s'y méprendre à une folle soirée : des gens, des visages, des corps partout, des couleurs qui vous sautent à la gorge, et tout ça à un train d'enfer. Ballade loufoque d'un ado (toujours James Duvall, l'égérie masculine d'Araki) qui aime autant sa petite amie que ce mystérieux blondinet aux yeux vairons, Nowhere pourrait être un clip MTV cynique, qui frustre volontairement (le film s'ouvre et se ferme sur une jouissance stoppée net) et dérape à loisir. Derrière les garces, les éphèbes, les machos, les drogués et les punks, une invasion d'alien (tendance cafards géants et lézards monstrueux) se prépare. Simple détail (?) au milieu de ce capharnaüm pop et régressif.

* Kaboom (2010) : Dernier volet de cette teen-saga apocalyptique? Peut-être...
On s'amuse beaucoup à la fac ici, avec un héros bisexuel qui jouit tant qu'il peut et des tueurs qui cavalent avec des masques d'animaux. Araki aborde un public en terrain conquis, son casting est beau (avec une Juno Temple révélée au passage), et s'éclate à faire partir tout son petit monde en vrille. Après le trop plein de noirceur de Mysterious Skin (son chef d'oeuvre et trait d'union de cette saga apocalyptique), l'heure semble à la récréation, et il a bien eu raison. Il y a du Easton Ellis dans ce chaos de fin d'adolescence, là où tout commence mais donne l'impression que le monde se termine. Et ça se terminera bel et bien, dans un sursaut goguenard et insolent. D'un doigt d'honneur à un doigt tout court, il n'y a visiblement qu'un pas...