vendredi 28 février 2014

Phantom of the Paradise (1974) Brian De Palma : Du Côté de chez Swan



Milieu des années 70 : au carrefour des révolutions musicales et cinématographiques, l'âge d'or de la comédie musicale est loin, très loin. L'opéra rock a pris le relais : une majeure partie (quasiment tous en réalité) des films musicaux de la décennie sont des remakes de spectacles déjà existants : Grease, The Rocky horror picture show, Jesus-Christ Superstar, Hair, Cabaret...
Phantom of the Paradise s'impose donc déjà en OVNI, en monstre synthétique qui décortique lui-même les coulisses de ces opéras rock, avant de poser le décor du sien. Délaissant son manuel du petit Hitchcock , Brian De Palma brûle ici toutes les attentes : ce sera son film le plus fou et le plus vertigineux.


1h30 de fulgurances, d'énergie, de bizarreries et de musique : dès son ouverture sentencieuse et hypnotisante, Phantom of the Paradise ne veut plus nous lâcher. Swan, un grand manitou de la musique avide de sang frais dans les charts, vole la musique d'un compositeur et le jette en prison. Évadé, défiguré et décidé à se venger, Winslow Leach revient hanter le Paradise, l'opéra de son ennemi. Et tente de sauver une jolie choriste, Phoenix (Jessica Harper, pas encore courtisée par Argento et Woody Allen, est un ange échoué au milieu des enfers) , des griffes de l'homme qui l'a détruit. En somme, du Leroux revu au pays du disque d'or.

P.O.P
(car il s'agit de son étonnant et logique diminutif !) n'aurait pu être qu'une parodie moderne du mythe de Fantôme de l'opéra, réduit à l'époque à une figure pathétique s'agitant dans des films assommants (dont on garde tout de même la très fameuse adaptation avec Lon Chaney). De Palma, démesuré, malin, prodigue, ne pouvait se contenter de cela. Car mieux que tout, POP est une poupée russe qui ne se lasse pas d'être découverte.


Il y a d'abord la modernisation du mythe et sa transformation : De Palma conserve le triangle amoureux et boursouflé, mais le dénature en virant le prétendant sirupeux pour une figure encore plus ambiguë que le fantôme même. Donc bien plus intéressant. Un peu plus loin, la primadonna de service devient un chanteur de glam rock folle et drogué : savoureux.

Et puis voilà d'autres mythes littéraires venant s'incruster ça et là : le personnage de Swan, demi-dieu aux yeux du public mais nabot androgyne et maléfique derrière les applaudissements, est un Dorian Gray moderne copinant avec Faust et créant malgré lui un monstre qu'il ne peut contrôler (en l'occurrence le fantôme). Et le mythe de Frankenstein, quand il n'est pas évoqué par la relation entre Winslow et Swan, est transposé littéralement durant un concert, avant de se fondre dans la pellicule : POP est lui-même un patchwork, cousu de paillettes et de sang.


La vision amère et cruelle du hit-parade évoque elle aussi l'assemblage, la réutilisation : Swan, dans le soucis de ne jamais décevoir le public, passe d'un style à un autre, mais tout en utilisant les mêmes chanteurs. Il y a ce groupe rockabilly grossier façon Grease dégénéré, ces Beach Boys de fanfare, ce goth rock façon Kiss/Alice Cooper ; sans parler de la scène de l'audition, où s'ajoute les tendances de l'époque (le funk, la folk, la pop...). Le public est ivre mais aveugle, ne discernant plus la fiction et la réalité. Sous la camera de De Palma, et derrière la fantasmagorie, le monde de la musique y est dépeint sous un angle terrifiant : Satan est aux mains du Paradis, littéralement ; la voix s'y échange comme l'âme chez Faust.
Et en parlant de musique, toutes les chansons du film sont évidemment capitales puisqu'elles agissent à la fois comme un chœur et comme un écho : aucune ne se ressemblent, toutes sont merveilleuses. Paul Williams y signera son plus beau travail.


Plus encore qu'avec tous ses films suivants, De Palma semble vouloir atteindre avec Phantom of the Paradise une sorte de summum dans sa maestria et ses obsessions (le double et le voyeurisme en l'occurrence), une forme de perfection, balayant tous les genres possibles d'un revers (le fantastique, le film musical, la comédie, le drame, l'horreur, la tragédie, la romance) et monopolisant toute la gamme d'émotions envisageables.

On ne s'étonne plus de passer de l'effroi à l'éblouissement d'une séquence à une autre, du burlesque (la parodie bouffonne de Psychose) aux larmes amères (le Old Souls de Phoenix, qui dissipe les cris et le vacarme le temps d'un instant). Et comme d'habitude chez le grand Brian, il faut que l'épilogue explose tout ce qui a précédé, jusqu'à faire perdre la tête aux personnages et aux spectateurs : De Palma se souvient alors de l'hystérie expérimentale qu'il captait dans son Dyonysos 69, mais avec de la chair et de la couleur en plus. Jamais un sabbat ne fut si flamboyant et si triste.


1 commentaire:

  1. Excellent papier, tu écris merveilleusement bien tout ce que Phantom of the Paradise incarne, offre et dévoile. Chapeau bas !
    Hugo

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